(…)
Bertrand Delattre
Merci pour votre présence. Je signale aussi l'absence du professeur Edmond Jacob que son état de santé ne permet pas de venir ce soir mais, la Faculté de théologie protestante est bien représentée puisque je vois Philippe de Robert et un autre représentant que je n'arrive pas à distinguer.
Voilà alors comment allons-nous procéder ? D'abord une petite rétrospective. C'est déjà la deuxième fois qu'une telle rencontre a lieu puisqu'il y a un an, monsieur le grand rabbin Gutman et le père Dujardin témoignaient de leur réaction de croyant face à la Shoah. L'ébranlement de la conscience chrétienne face à la tragédie et l'appel à cette même conscience chrétienne par Jules Isaac donnèrent naissance à un dialogue dès l'après-guerre entre des juifs et des chrétiens. Mais aujourd'hui, on peut dire que ce sont les églises chrétiennes qui dans leur ensemble se sentent concernées et interpellées par ce qu'il est convenu d'appeler le dialogue judéo-chrétien.
Ce soir, fort heureusement, le sujet est moins grave qu'il y a un an. Roland Goetschel et Bernard Keller se connaissent depuis longtemps. Aussi l'idée nous est-elle venue de leur demander de dialoguer devant nous et avec nous.
Nous ne sommes plus, Dieu soit loué, au temps des disputationes médiévales, où devant des cours royales au grand complet et pendant des jours entiers, il s'agissait alors pour le chrétien surtout d'avoir raison de son contradicteur juif et à coup de citations bibliques et de talmud, il se devait d'avoir raison de l'autre de l'arraisonner en quelque sorte pour avoir à tout prix le dernier mot. Aujourd'hui, le climat a changé et avec le père Marcel Dubois que vous connaissez peut-être de Jérusalem, on peut dire que vu dans le temps de l'histoire, c'est une grande percée, c'est un grand progrès et une grande avancée que d'en être arrivé à pouvoir se dire maintenant en public, sans acrimonie et sans animosité, comme il le dit, "we agree to disagree", il le disait en anglais, "nous sommes d'accord aujourd'hui pour dire que nous ne sommes pas d'accord". Et donc délaissant la polémique médiévale, mais sans tomber pour autant dans un discours consensuel et mondain, nous voudrions ce soir tenir une ligne de crête, un dialogue vrai, authentique, sincère et sans arrière-pensée. D'où la démarche et le plan adopté pour la soirée, nous prendrons d'abord la mesure du contentieux judéo-chrétien, du contentieux millénaire, bimillénaire même entre juifs et chrétiens. Puis chacun des deux intervenants sera invité à situer la foi de l'autre dans sa propre synthèse théologique ou philosophique. Cela sans occulter les inévitables points de fracture ou de dissentiments qu'il ne peut pas ne pas y avoir si le juif est juif et le chrétien chrétien. Et enfin, dans une troisième et dernière partie, nous terminerons par quelques réflexions sur le rôle que juifs et chrétiens peuvent jouer ensemble dans la société sécularisée qui est la nôtre, confrontés qu'ils le sont ensemble à des défis d'ordre religieux que ce soit les fondamentalismes ou les intégrismes, ou aux défis de la société elle-même, que ce soit le rejet de l'autre, l'exclusion et les intégrismes et je veux dire et toutes les formes d'injustice.
Commençons donc par le contentieux judéo-chrétien. Je me tourne vers Roland Goetschel : de votre point de vue, quel est objectivement le contenu de ce contentieux ? Et pour des oreilles chrétiennes, c'est peut-être important d'ajouter quel est ou quelles en sont subjectivement les traces dans la mémoire et dans la subjectivité juive ?
Roland Goetschel :
Merci, Monseigneur, Monsieur le grand rabbin chers amis, je voudrais d'abord remercier l'association Charles Péguy et spécialement Jacqueline Cuche et Bertrand Delattre, qui en commun avec la communauté israélite de Strasbourg et le consistoire israélite du Bas-Rhin ont organisé la rencontre de ce soir. Certes, Bernard Keller et moi-même sommes liés par une longue amitié, ce qui facilite les choses. Mais il faut reconnaître qu'au-delà de nos personnes, la possibilité d'un dialogue jeté au chrétien comme celui d'un dialogue tout court n'est pas quelque chose qui va de soi dans un monde traversé de tout temps par les inimitiés, les haines et les conflits de toutes sortes.
Le dialogue présuppose en effet que certaines conditions soient réunies pour qu'une communication authentique puisse s'établir entre deux personnes, il faut qu'elle puisse se placer sur un plan d'égalité. Il ne s'agit évidemment pas d'une égalité arithmétique mais d'une égalité spirituelle. Car s'il s'établit entre moi et l'autre quelques rapports d'inégalité, de subordination visible comme celui du maître de l'esclave ou d'une manière plus feutrée comme dans le phénomène d'influence, on ne peut parler de dialogue. Les circonstances aussi peuvent l'exclure, ainsi entre l'adulte et l'enfant ou encore lorsque le cadre institutionnel vient l'interdire Mais même lorsque les circonstances le permettent, il suffit pour rendre le dialogue impossible qu'une des personnes s'y refuse. Pour dialoguer, il faut que chacun accepte d'être à l'écoute de l'autre. Que j'accepte de recevoir l'autre comme autre. Ce qui ne nous empêche pas, l'un et l'autre d'affirmer notre singularité et nos divergences au cours d'une sorte de duel, de combat amoureux comme le disait Jaspers. Ce n'est qu'en acceptant de considérer que je ne me suffis pas à moi-même et que l'autre m'apporte quelque chose qui m'est indispensable, y compris dans ses refus, que je puis communiquer avec lui dans le dialogue.
Le dernier point que je voudrais souligner, c'est que le dialogue est fragile par nature car même installé, il peut toujours échouer ou s'enliser par suite de raisons bonnes ou mauvaises, par timidité ou par excès d'agressivité. Essayons d'échapper à ces pièges.
Que le dialogue entre juifs et chrétiens, entre un juif et un chrétien, ne soit pas chose facile à mener, se trouve attesté par près de deux mille ans de coexistence souvent douloureuse.
On a parlé de contentieux. Si je ne m'abuse, un contentieux est un ensemble de litiges qui peut être transporté devant un tribunal. Le tribunal en espèce ne pourra être que celui de nos consciences.
Laissez-moi évoquer quelques points de ce de ce contentieux.
C'est d'abord le souvenir vivace de la dégradation progressive de la condition juive dans le monde chrétien depuis l'époque de la conversion de Constantin jusqu'au Concile de Latran qui impose aux juifs le port de la rouelle. Alors que les juifs possédaient dans l'Empire romain le statut de citoyens, ils finiront par devenir le bien propre des souverains et des seigneurs locaux, religieux et laïques, serfs de la chambre impériale dans le Saint-Empire romain germanique. Situation qui durera dans nos pays jusqu'à la révolution française. Certes, le vécu des juifs n'est pas le même en tous lieux et à toute époque. Persécutés en Angleterre, ils peuvent au même moment jouir d'une relative quiétude en Espagne. Au moyen-âge, c'est-à-dire jusqu'en 1096, les temps demeurent relativement iréniques, mais connaissent cependant déjà des cas de conversion forcée et enregistrent aussi l'apparition d'une littérature polémique contre les juifs. On peut citer sur la foi des juifs d'Isod et de Séville, ou les traités antijuifs de l'évêque de Lyon d'Agobard. La première croisade et ses massacres en Rhénanie inaugurent pour les juifs de la chrétienté une période très douloureuse, ponctuée par des accusations de meurtre rituel ou de profanation d'hosties, imputations qui font monter sur le bûcher des communautés entières comme à Blois en 1171.
Les juifs sont de plus en plus marginalisés et finissent par être expulsés d'Angleterre en 1290, de France en 1306. Au 14e et 15e siècles, le processus s'emballe. Un peu partout, les juifs seront accusés en 1348 d'avoir répandu la peste noire.
L'exclusion deviendra de plus en plus implacable. On accusera le juif d'avoir partie liée avec le diable et on le reléguera dans le rôle d'usurier. De cette situation dégradée, la conscience juive ne peut tenir quitte la religion chrétienne. La politique de l'Eglise s'est développée en effet selon deux axes : un axe largement positif qui pose comme principe la protection des juifs énoncée déjà par Grégoire le Grand, est fausse et persiste dans l'erreur. La réponse est que les juifs et leurs écritures sont les témoins du Christ et de la vérité chrétienne, et que la conversion future est annoncée par l'Ecriture à la fin des temps. Dans cette ligne, les autorités religieuses défendront aussi les juifs contre les accusations de meurtre rituel et d'empoisonnement des puits. Mais il existe un second axe négatif celui-là. Certes, les juifs doivent être protégés, mais leur condition doit être humble, d'où toutes sortes de mesures encouragées périodiquement par l'église pour exclure les juifs de la vie publique, pour le rapport avec les chrétiens : interdiction de repas en commun, de la cohabitation, imposition d'un vêtement spécial ou d'un signe infamant.
Cet abaissement s'est situé dans une logique de la substitution et de la dépossession par laquelle le christianisme se proclamait le verus Israël. Très tôt, le christianisme a voulu se substituer au peuple juif en se considérant comme le véritable Israël. Les juifs ayant rejeté le Christ sont eux-mêmes rejetés de Dieu. Le peuple déicide a été déchu de son héritage lequel échoit au nouvel Israël, c'est-à-dire à l'Eglise et finalement à toute l'humanité pour autant qu'elle se convertit au Christ. Cette logique de la substitution aboutit à une dépossession de leurs propres écritures. La synagogue aux yeux bandés est attachée à une lecture littérale de l'Ancien Testament : les juifs rejettent par endurcissement l'exégèse spirituelle qui s'est retrouvé dans l'ancien dans l'Ancien Testament les figures et les allégories sous lesquelles transparaissent les vérités du beau. À la limite le chrétien est même le seul à pouvoir se dénommer juif selon l'étymologie de la reconnaissance du divin alors que le juif charnel ne porte ce nom que par filiation avec le traître Judas. C'est pourquoi le seul juif valable est le juif converti. Hors de l'église point de survie.
Enfin, il apparaît à la mémoire juive laissant le terreau de l'antijudaïsme chrétien, et sans confondre l'un et, l'antisémitisme moderne, lequel était possible avec les conséquences mortifères d'il y a à peine cinquante ans. Il n'a pas fallu moins que la Shoah sauf exception remarquable, je pense au Cardinal de Munich (…) ou aux membres de l'Eglise confessante en Allemagne pour désiler les yeux des églises et de leurs fidèles et pour mettre en route une nouvelle attitude à l'égard des juifs et du judaïsme.
Bertrand Delattre :
Merci Roland Goetschel. C'est une chose de lire dans les livres ce que vous venez de dire que ce soit chez Poliakov ou dans les classiques. C'est une autre chose que de les entendre dites sur ce ton et vous glissez dans une longue litanie négative les mots si beaux de "combat amoureux" et de "tribunal de la conscience chrétienne". Alors Bernard Keller quels sont ou quel est l'écho ? Quels sont les échos que trouvent ces paroles dans une conscience chrétienne et dans une perspective, je crois que c'est la nôtre ce soir, un combat.
Bernard Keller :
Au fur et à mesure que Roland Goetschel évoquait les progressions, les attitudes de l'Église européenne à l'égard du judaïsme, j'avais devant moi un papier que j'ai préparé, et je cochais je cochais la première croisade, je cochais les massacres, les accusations de meurtre rituel je cochais les expulsions, et il reste dans ma liste un certain nombre de méfaits de l'Eglise que Roland n'a pas évoqués et sur lesquels je passerai rapidement puisque la litanie a été faite en évoquant simplement le fait qu'à Strasbourg on conserve le Gruselhorn qui chassait les juifs à 10h du soir, que à Strasbourg toujours en 1349 le jour de la Saint-Valentin Strasbourg a massacré ses juifs et ainsi de suite. Dans cette longue liste des mesures prises ou encouragées par l'Eglise, au bout de cette liste, on arrive comme l'a fait remarquer Roland, on arrive à la Shoah.
Le contentieux, donc, est très lourd, et si nous voulons en prendre la mesure pour la rencontre, pour progresser dans ce mouvement qui nous amène à nous rapprocher les uns des autres, je pense qu'il faut être très clair sur certains des points.
Tout d'abord, on ne peut pas, je crois, dans notre civilisation occidentale séparer la société globale contemporaine et les Eglises qui ont inspiré l'antijudaïsme, d'abord chrétien et ensuite issu, pour s'apercevoir et noter, et c'est par là que je voudrais commencer ma réponse, que ce contentieux, il est pris en compte de différentes manières, à la fois dans la société globale et à la fois par des chrétiens.
Tout d'abord, il l'est par une minorité, heureusement, il est entretenu et aiguisé par les négationnistes, par les antisémites avoués ou honteux, par ceux qui peuvent maintenant en faire la matière de leur enseignement jusqu'à ce que l'université se regimbe, de soutenir des thèses qui ne font que reprendre des thèses traditionnelles de l'enseignement du mépris.
Pour un grand nombre ensuite le contentieux, ne nous le dissimulons pas, est ignoré. Il est ignoré par la masse de nos contemporains qui se contentent de lire discrètement ce qui émerge dans la presse et dans les médias de temps à autre sur cette question. Ignoré, mais si on a pu découvrir que l'antijudaïsme et je préfère antijudaïsme à antisémitisme vous devinez pourquoi, si on a découvert qu'il s'agissait d'une maladie ou d'un poison, on peut dire que l'indifférence à cet égard de la plupart de nos contemporains cache un virus qui est enkysté qui est endormi mais qui n'attend qu'une occasion pour reprendre sa virulence. Entretenu par les uns, ignoré par les autres, il est assumé, il est pris de front par d'autres, dont les chrétiens dont nous sommes, qui veulent en prendre la mesure pour le surmonter.
Alors, je dirais que des chrétiens, sans parler d'Eglise constituée, des chrétiens font partie de ceux qui entretiennent le contentieux parce que par goût par éducation, par tradition, par choix, il se situe dans cette frange du christianisme qui se rencontre aussi bien chez les catholiques que chez les protestants qui maintient les thèses de l'enseignement du mépris, des thèses théologiques avec leurs conséquences. Les thèses théologiques ont été d'abord dans l'histoire celles qui ont été énoncées et ensuite dans la société globale reprise sur un plan tout à fait profane pour promouvoir l'antijudaïsme. Je dirais aussi que j'ai le sentiment que dans nos églises, ce contentieux est très largement ignoré, que l'on est trop préoccupé par soit ses propres problèmes d'Eglise, soit les problèmes du monde en général pour voir qu'il y a là un nœud dont beaucoup de choses sinon tout dépend dans la vie des Eglises. Ainsi, on peut se représenter le nombre de chrétiens des différentes communautés chrétiennes pour qui les relations avec le judaïsme ne sont pas quelque chose d'important.
Et puis il y a aussi ceux qui veulent assumer ce contentieux en direction du dialogue et qui ont déjà perçu les directions dans lesquelles s'engager, par rapport à ce qui fait le contentieux, c'est-à-dire évidemment la méconnaissance et les relations de force.
Première direction : connaître, connaître l'autre dont on reçoit au départ seulement une image, une image qui est une caricature comme celle que véhiculait dans les églises depuis le moyen-âge l'iconographie la sculpture, et qui a été étudié tout particulièrement en Alsace par Freddy Raphaël et Robert Weyl, où l'on voit justement à quel point l'autre est méconnu en fonction de l'image qu'on a de lui.
Donc, première direction connaître, deuxième direction rencontrer. Et là j'irai dans le droit fil de ce que Roland nous disait tout à l'heure en ajoutant ceci : dans la vision de la fragilité du dialogue, j'ajouterai qu'un dialogue est d'autant plus fragile qu'il part, qu'il s'engage sur des bases qui sont elles-mêmes fragiles. Or, qu'est-ce qui peut faire la solidité du point de départ au bout de plus de 1500 ans de rapports tel qu'on nous les a décrits ? C'est bien entendu le sentiment que produit la reconnaissance d'une faute, le sentiment que en tant que chrétien, j'ai à demander pardon ; que en tant que chrétien, je ne peux pas passer l'éponge moi-même. Donc, je dois me tourner vers celui à qui le tort a été fait et lui demander pardon, et puis attendre qu'il lui soit possible de déclarer mon pardon. Je le dis avec une avec une certaine tristesse dans la mesure où je repère chez beaucoup de chrétiens tout à fait sympathiquement engagés dans un dialogue avec des juifs, j'ai le sentiment que cette étape est mise entre parenthèses et qu'on passe trop vite soi-même l'éponge, comme si on ne devait pas attendre avec une infinie patience qu'il soit possible au juif de me déclarer son pardon.
Pour terminer cette trop courte vision de du contentieux, je prendrai l'image d'une empreinte. C'est vrai que plus de 1500 ans de pression sur les juifs ont laissé en eux qui sont le peuple de la mémoire une empreinte très profonde. C'est vrai aussi que l'enseignement des Eglises pendant le même laps de temps, quinze siècles, a produit, que nous le voulions ou non, et au départ dans nos esprits une empreinte profonde qui a la trace et la forme d'une ornière. Et de cette image je voudrais tirer tout de même l'espoir que l'empreinte peut petit à petit s'effacer, à la condition première que j'ai dite, et que les ornières petit à petit peuvent se combler avec, je le répète, une infinie patience et le sentiment que là est le seul chemin.
Bertrand Delattre :
Merci Bernard Keller. Nous sommes déjà insensiblement passés avec une certaine gravité de je dirais du négatif qui est lourd au positif. Et c'est pourquoi je me tourne vers vous Roland Goetschel, et je dirai en écho à ce que vient de dire Bernard Keller : qu'est-ce qui à votre sens actuellement nous permet de trancher ce lien, ou disons de sortir de l'ornière dans le dialogue judéo-chrétien ?
Roland Goetschel :
Je voudrais d'abord réagir à ce que disait Bernard Keller à propos que la demande de pardon. Je crois qu'il y a quelque chose de dissymétrique à propos de ce pardon, à ce qui était cette accusation qu'on menait contre les juifs à propos de déicide. De la même façon qu'on n'accuse plus aujourd'hui dans le monde chrétien les juifs de déicide pour ce qui s'est passé il y a deux mille ans, on ne peut pas imputer à chaque chrétien aujourd'hui toutes les avanies qu'ont eu à subir les juifs au cours de l'histoire.
Je pense que dans la mesure où nous sommes les héritiers d'une histoire ancienne les uns et les autres, nous devons à la fois assumer ce qu'il y a eu de négatif dans notre histoire, et je pense que c'est dans ce sens que cette requête de Bernard doit être comprise aujourd'hui. J'ajouterai que nous voyons qu'après cette litanie de tout à l'heure un tournant depuis 1945.
La première pierre de ce déblocage s'est manifestée lors de la conférence de Selisberg en 1947, lorsque cette réunion qui regroupait protestants catholiques et juifs, avec la participation en particulier de Jules Isaac, et autour du thème de "l'enseignement du mépris", tous ces hommes de bonne volonté ont formulé ensemble les grandes lignes d'un projet pour lutter contre l'antisémitisme, et établir un dialogue interconfessionnel.
Le Conseil mondial des Eglises, on a parlé des institutions, Bernard a parlé des institutions, je crois qu'il est important d'en parler, Le Conseil mondial des Eglises fondé en 1948, reprit les mêmes thèmes, les résolutions du même ordre furent reprises à New Dehli en 1960. C'est important parce que c'est le tiers-monde, c'est la chrétienté telle qu'elle s'assume dans un monde, au milieu, d'un monde qui n'est pas un monde chrétien en y ajoutant des recommandations pour rejeter l'idée de responsabilité collective des juifs lors du procès de Jésus.
Du côté catholique, c'est au cours du Concile Vatican II réunit par Jean XXIII de bienheureuse mémoire que l'Église catholique a opéré une rupture avec son attitude passée à l'égard du judaïsme. Par la Déclaration Nostra Aetate formulée par le cardinal Bea le 28 octobre 1965, le concile formulait en quelque sorte une charte du monde catholique à l'égard du peuple juif. Il faisait preuve d'un nouveau regard sur les rapports existants entre le peuple de la première alliance et la seconde, rappelant aux catholiques les origines juives du Christ et des apôtres et que Dieu ne se repent pas de ces dons malgré la dénégation des juifs. La Déclaration rappelait aussi qu'il existe un domaine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs, et qu'il est susceptible de l'exploration en commun et cela est important pour tout notre dialogue.
Certes, la Déclaration affirme aussi que les autorités juives et ceux qui les suivirent prirent part au procès du Christ, mais elle ajoute que sa passion ne peut être attribuée à tous les juifs de l'époque et encore moins aux juifs d'aujourd'hui, d'où les précautions à prendre dans la catéchèse et la prédication pour ne pas trahir la vérité de l'Évangile, l'esprit du Christ. D'où également la condamnation de l'antisémitisme quelles que soient ses justifications.
Ce sont ces positions et d'autres analogues qui ont permis d'ouvrir un dialogue entre juifs et chrétiens, qui a rencontré sur le terrain des résultats probants.
Comment ne pas évoquer à Strasbourg l'action opiniâtre menée en particulier dans le domaine de l'enseignement par Monseigneur Elchinger dans le catholicisme d'Alsace et bien au-delà, où, sa modestie dût-elle en souffrir, par Bernard Keller dans le monde protestant ? Comment oublier tous ces groupes tels que les Amitiés judéo-chrétiennes ces publications comme Rencontre les Cahiers d'études juives de Foi et Vie, et d'autres où se rencontrent juifs et chrétiens pour s'éclairer les uns des autres ? Je pense aussi au travail des Sœurs de Sion, pour me permettre en particulier de saluer à Strasbourg les figures de sœur Benedicte ou à Bruxelles de sœur Marie Fournier et des équipes qu'elles animent, et j'en oublie beaucoup.
Cependant, il arrive que malgré cet investissement considérable, qu'on soit quelquefois pris d'un doute : avons-nous tellement avancé depuis près de cinquante ans ? Nos rencontres ne se limite-elles pas à quelques cercles restreints ? Sommes-nous arrivés à transformer les mentalités en profondeur ?
Une autre question se pose : le vent de l'intégrisme auquel n'échappe aucune de nos confessions ne risque-t-il pas quelquefois de stériliser notre dialogue ?
On ne peut s'empêcher de se poser ces questions. Mais sans doute le public venu ce soir ici dément-il par sa présence ces interrogations qui viennent peut-être d'une trop grande impatience.
Certes, un contentieux vieux de deux millénaires ne se liquide sans doute pas en quelques années.
Bertrand Delattre :
Merci beaucoup. Nous avons pris la mesure aussi donc de ce qui fait avancer, de ce qui freine notre rencontre, et pour que les mentalités évoluent en profondeur, pour que les groupes restreints s'élargissent et pour que les intégrismes soient battus en brèche, il me semble qu'on ne peut pas faire l'économie d'une réflexion approfondie, c'est-à-dire d'une étude. C'est pourquoi nous allons dans une seconde partie, dans un second moment aborder un registre peut-être plus spéculatif, mais l'un et l'autre sont des croyants de culture, ce sont des enseignants et ils ne peuvent pas quelque part ne pas s'interroger sur la place que l'autre occupe dans leur propre synthèse.
Seulement là aussi la démarche est délicate parce que on a souvent souligné la dissymétrie du rapport juif-chrétien en ce sens que du chrétien au juif, il y a une filiation ; il y a un héritage que nous avons reçu, capté disent certains, mais il y a un rapport de filiation. On entend souvent dire aussi que le juif par contre n'aurait pas besoin de se situer par rapport au christianisme et la foi chrétienne. Cela dit, on a noté que dans les Nouveaux Cahiers, vient de paraître une série d'études portant le titre "Y a-t-il une pensée juive du christianisme ?" Alors Roland Goetschel, je me retourne vers vous à nouveau : comment situez-vous le christianisme et l'héritage chrétien dans votre pensée, dans votre démarche ?
Roland Goetschel :
Bernard, vous avez parlé de dissymétrie. Je crois qu'il ne faut pas prendre ce terme dans un sens trop durci. Certes, il existe une relative dissymétrie dans la rencontre au niveau théologique. Le judaïsme ne se fonde pas sur le christianisme alors que l'inverse est vrai. Le messianisme est un des volets du judaïsme. Cependant que le Messie est au centre du christianisme.
La tradition juive pense également que tout homme peut obtenir son salut pourvu qu'il se conforme au carré de valeur et de croyances qui se traduisent sur le plan de l'action par ce qui a été défini comme les mitswoth. Ceci ne signifie pas que le juif ne se sente pas obligé de se situer par rapport au christianisme.
La vie et le message de Jésus se sont d'abord situés à l'intérieur du judaïsme vécu par les juifs de Jérusalem ou de Galilée au 1er siècle au même titre que celui des autres groupes comme ceux de la communauté de Koumrân, celui des saducéens ou des pharisiens. Et par là, il a quelque chose à me dire ce judaïsme tel qu'il a été modulé au cours de l'histoire. Mais le message de Jésus n'est pas resté confiné à l'intérieur de la communauté juive. Il s'est métamorphosé en une grande religion nouvelle et universelle dénommée christianisme. C'est pourquoi il me faut en tant que juif faire au christianisme une place dans l'économie de ma pensée.
Je ne puis considérer son apparition, de même que celle de l'islam, comme un accident de l'histoire. Et c'est ainsi déjà que l'on déjà que l'ont entendu les plus grands théologiens juifs du moyen-âge. Ainsi un Juda Halevi dans son Kouzari écrivant à propos des peuples du livre :
"De même la Torah de Moïse transforme celui qui marche après elle dans le sens de la vérité, même si apparemment il la rejette. Et ces peuples, [il s'agit des peuples chrétiens musulmans] et ces peuples constituent la préparation et la préfiguration du Messie tant attendu, qui est le fruit et dont ils deviendront tous le fruit quand ils le reconnaîtront, et tout redeviendra un seul arbre. Alors ils honoreront et respecteront la racine qu'ils avaient méprisée, ainsi que nous l'avons dit à propos du verset : "Voici mon serviteur sera heureux."
Maïmonide de son côté écrivait dans le texte non censuré de son code :
"Il en va de même pour Jésus le Nazaréen qui a senti le Messie et qui a été mis à mort par le tribunal."
Daniel a prophétisé en ce qui le concerne :
"Comme il est dit les hommes violents s'uniront pour accomplir une vision et ils chancelleront." [Daniel 11:14]
Et qu'y-a-t-il de plus grand obstacle que celui-ci ? À savoir que tous les prophètes ont présenté le Messie comme libérateur et le sauveur d'Israël, comme celui qui rassemblerait les repoussés et qui les fortifierait dans l'accomplissement des préceptes. Or, lui Jésus a été l'origine de ce que les israélites soient anéantis par l'épée, que leurs restes soient dispersés et leur condition abaissée. A l'origine aussi d'une modification de la Torah et de ce qu'une grande partie du monde adore : une divinité en dehors du vrai Dieu. Mais il n'est pas dans la capacité des hommes d'appréhender les pensées du Créateur du monde. Car ces voix ne sont pas nos voix, et nos pensées ne sont pas ses pensées.
Et toutes ces actions de Jésus le Nazaréen et après de l'islamite, de Mahometh, qui est apparu après lui, n'existent qu'en vue de frayer le chemin au Roi messie afin de préparer le monde entier à servir le Seigneur à l'unisson. Ainsi qu'il est écrit (Sophonie 3:9) :
"Alors, je ferai que les peuples aient une langue pure pour qu'ils invoquent tous le nom du Seigneur pour qu'ils le servent dans un même effort." Comment ?
Déjà le monde entier est rempli des événements messianiques. De paroles au sujet de la Torah et les préceptes. Et ces choses se sont répandues jusqu'aux îles éloignées et parmi les peuples incirconcis de cœur. Ils s'entretiennent de ces faits de la Torah et des préceptes. Les hommes étant d'avis que ces préceptes sont authentiques mais qu'ils sont abolis à notre époque. Ils ne valent pas pour toutes les générations. Pour les autres, ils recèlent des sens cachés. Ils ne sont pas à entendre à la lettre. Déjà le Messie est venu et a dévoilé leur mystère. Lorsqu'apparaîtra le roi Messie en vérité, il réussira et apparaîtra en sa majesté, tous feront retour immédiatement, et reconnaîtront que leurs ancêtres les avaient fait hériter d'une erreur et que leur prophète et leur père les avaient induits en erreur également.
Vous voyez que ces théologiens juifs du moyen-âge, en plein moyen-âge, reconnaissaient déjà dans leur propre économie une place au christianisme et à l'islam, même lorsqu'il leur arrive d'en parler en termes sévères. J'ajouterai qu'un certain nombre d'écrivains juifs contemporains ont accentué cette légitimation des religions du livres et en particulier du christianisme au côté du judaïsme.
Je me rattacherai personnellement dans la mouvance de Franz Rosenzweig qui dans son Etoile de la rédemption, Stern der Erlösung, pose le judaïsme et le christianisme comme possédant une communauté de destin. On sait que pour Rosenzweig la relation de Dieu au monde a pour nom Création et que la révélation est la clé du rapport du religieux à l'homme. Elle est la relation d'amour qui va de Dieu à l'homme cependant que la réponse de l'homme n'est autre chose que commandement pour l'homme d'aimer son Dieu. Mais cet amour de Dieu ne revient pas en droite ligne vers lui. La réponse de l'homme à l'amour de Dieu passe par l'homme. C'est l'amour du prochain. La rédemption est le nom du lien qui se noue entre l'homme et le monde. La révélation est déjà pour Rosenzweig révélation de la Rédemption, laquelle suscitée par Dieu et cependant l'œuvre de l'homme.
Mais cet amour exige comme tout amour de s'incarner dans une existence collective. C'est ce qui amène Rosenzweig à réfléchir au sujet de la collectivité religieuse en tant qu'appelé par l'œuvre de la rédemption. Pour que l'amour puisse pénétrer dans le monde et le temps aller à l'éternité, il faut que l'amour devienne l'œuvre d'une communauté. Christianisme et judaïsme surgissent dans l'histoire pour accomplir conjointement cette tâche.
Le judaïsme, pense Rosenzweig, est vécu par les juifs comme étant d'ores et déjà une pulsation de la vie éternelle. L'éternité des chrétiens est vécue comme une marche, comme une voie, comme une mission. L'Eglise marche à travers le monde pour transformer la société païenne en société chrétienne. Le chrétien est un converti luttant toujours avec sa nature comme l'exprime le dogme du péché originel. La communauté juive est par contre une communauté qui a l'éternité dans sa nature même.
Pour citer quelques mots de Rosenzweig :
[ici Roland Goetschel cite Rosenzweig en allemand]
C'est le motif qu'il a très largement traité dans la dernière partie du Stern, lorsqu'il décompte les deux formes de révélation qui lui apparaissent légitimes et complémentaires : celle de la vie éternelle qui définit le judaïsme, celle de la voie éternelle qui correspond au christianisme. Le peuple juif est le peuple qui est déjà parvenu au but et le sait. Il a déjà dépassé le conflit entre création et révélation. Il vit déjà dans sa propre rédemption, le cycle des fêtes juives permet de conjurer l'éternité dans le temps. Elle est l'anticipation même de l'éternité. La guerre et la révolution, les seules réalités que connaissent l'État et qui crée les époques de l'histoire du monde n'affecte pas la vérité du peuple éternel.
[ici Roland Goetschel cite Rosenzweig en allemand]
Le christianisme est au regard du judaïsme une voie éternelle à travers le temps, et en tant que telle doit toujours s'accroître davantage. C'est pourquoi la mission est la forme pure de sa maintenance de l'incarnation à la parousie. L'Eglise marche à travers le monde pour transformer la société païenne en société chrétienne. Il souligne également qu'à notre époque la seule réalité qui lie le christianisme d'aujourd'hui au royaume, ce christianisme johannique né après 1789, pour reprendre la terminologie de Schelling, est le juif nu dans l'Ancien Testament et la Bible.
Et dans les dernières pages du Stern, et je terminerai là-dessus, il reviendra sur le sujet dans des thèmes quasiment identiques à ceux de son…
[ici Roland Goetschel cite Rosenzweig en allemand]
Bertrand Delattre :
Je retiens ce que nous savions mais qu'il est bon d'entendre : qu'il y a une vision positive du christianisme et de l'islam frayant le chemin du Messie. Nous jouons donc un rôle de préparation, de préfiguration. Voilà donc dans votre perspective, vous terminez à l'instant vous interrompant de manière un peu abrute après une affirmation vive de l'existence d'Israël aujourd'hui qui cautionne la vérité du christianisme.
Par contre, je me tourne vers Bernard Keller : nous nous sommes assez habitués dans ce qu'on appelle l'économie, la réalisation du salut dans le temps, à nous situer dans une logique d'accomplissement. Alors si c'est le cas pour vous, il y a-t-il encore place pour l'autre et comment où le situer ?
Bernard Keller :
Je commence par réagir tout de suite à ce que je viens d'entendre et j'ai particulièrement goûté. Il me semble qu'il y a à notre époque un signe dans le fait qu'un Rosenzweig par exemple puisse regarder le christianisme du point de vue juif, lui donner une place comme précédemment à la fin du siècle dernier, au début de ce siècle Elie Benamozegh dans Israël et l'humanité avait commencé à le faire.
Et ce que je voudrais souligner, c'est qu'il reste un événement et une suite de circonstances tout à fait mystérieux dans leurs conséquences : c'est qu'au premier siècle de notre ère, lorsque le judaïsme qui comportait, il est important de le souligner des mouvements, des sectes, et d'autres partis qui était celui de Jésus Nazaréen, il s'est passé ceci qui a pesé très lourdement : c'est que très rapidement, à la suite de la destruction du temps de Jérusalem en 70, à la suite des oppositions entre les premières générations chrétiennes et les juifs, on a laissé dans le judaïsme, quasiment en panne, ce qui était développé, qui était en train de se développer d'une manière relativement harmonieuse et prenant en compte tout le reste de l'humanité, c'est-à-dire cette vision d'une humanité composée dans un premier cercle du peuple prêtre, Israël, et autour de lui un autre cercle, ceux qui se soumettait aux lois noachides.
A l'époque, et les textes rabbiniques en sont des témoins, à l'époque on énonçait pour les païens monothéistes respectant les sept lois données à Noé, on leur donnait une place dans la théologie globale d'Israël, énoncée de sa vision du monde pour le temps de l'histoire. Etant donné qu'on s'est affronté pendant les siècles qui ont suivi, je considère que cette vision théologique d'un monde de Noachim, reconnu par le judaïsme comme se tournant vers le même Dieu a été mise sous le boisseau jusqu'à notre époque, où des accents comme ceux d'Elie Benamozegh, ou comme ceux de Franz Rosenzweig, nous laissent espérer que l'acrimonie et la violence de nos rapports s'effaçant au fur et à mesure que l'on passe dans le passé, permettant aux juifs d'énoncer dans la suite des temps, une vision du christianisme, de l'islam, des humains en général, qui les acceptent et leur permettent de faire cette œuvre commune - j'ai noté cette phrase que Roland Goetschel a dite - qui leur permettra d'accomplir
conjointement leur tâche.
Et pour répondre plus directement à la question que pose Bertrand, dire que le Seigneur de l'Église, Jésus le Christ, accomplit les prophéties, que l'Eglise accomplit ce qui est annoncé, peut-être conçu d'une manière parfaitement négative en disant qu'en l'accomplissant, elle termine le rôle d'Israël. Et il y a déjà eu une allusion qui a été faite à cette vision tout à fait perverse. Le rôle d'Israël ne serait plus celui qui joue dans les dans les temps bibliques depuis qui que l'Eglise est là - l'Eglise nouvel Israël.
Bien entendu, je ne me dissimule pas que la vigueur avec laquelle je peux m'élever contre cette position correspond tout autant à la vigueur avec laquelle certains continuent à la maintenir. J'ai en mémoire l'affirmation, la double affirmation contradictoire, celle du cardinal Danielou, disant que pour lui l'oeuvre des juifs aujourd'hui ne pouvait pas être dans la continuité du peuple d'Israël de la Bible. Et l'autre affirmation, c'est celle de Carlebach affirmant exactement le contraire. Et il ne faut pas, je crois, se dissimuler que la question n'est pas résolue dans le sens d'un accomplissement qui ne soit pas la fin de ceux à qui les promesses ont été faites et demeurent.
Alors ce que je préfère, plutôt que d'essayer de régler pour ma part, sachant que d'autres régleront cette question de l'accomplissement des prophéties et l'accomplissement du plan de Dieu en Jésus de Nazareth, je voudrais prendre une image de Saint-Paul qui est pourtant tellement décrié dans le judaïsme, parce qu'on le charge de tous les toutes les déviations du christianisme originel, composé exclusivement de juifs pour la première génération de Jérusalem. C'est l'image de Saint-Paul lorsqu'il dit que
"sur le tronc de l'olivier juif, l'Eglise est greffée". Et je prends cette image pour moi très au sérieux dans la mesure où elle suggère que ce qui est greffé, disons les branches, se nourrissent de la sève qui a traversé le tronc. Autrement dit, que cette greffe, cet enracinement en Israël me donne de vivre un christianisme authentique, protégé des déviations et des perversions. Car le christianisme, on l'a encore souligné, se répand dans le monde entier et dans ces premiers siècles dans un monde qui culturellement et religieusement est tout à fait étranger au tronc sur lequel il est greffé puisque c'est le monde hellénistique et gréco-romain, avec ses tentations avec ses tentations de dérive, de récupération.
Alors ce dont je voudrais attester c'est qu'à titre personnel, comme quelqu'un qui a fait un peu de théologie, et pour qui son christianisme est une réalité vécue, c'est que cette greffe, cet enracinement de ma foi dans le tronc d'Israël me protège. Me protège les tentations de la religion naturelle. Il est évident que si on fait un parcours dans l'histoire du christianisme, on s'aperçoit que la tentation constante, c'est d'abandonner ce qui lui est révélé pour récupérer les religions naturelles. Vous avez des exemples qui sont tout à fait caractéristiques, qui servent de signes et ce sont les sanctuaires chrétiens que l'on bâtit là où il y avait des sanctuaires celtes.
Qu'est-ce que ça veut dire être garanti de la tentation de la religion naturelle ? Ça veut dire être protégé du retour à cette nature que les idolâtres du temps de l'Israël biblique divinisait. Prendre la créature pour le créateur. Prier la créature au lieu du créateur. Voilà la tentation constante à laquelle moi, chrétien d'origine païenne, je suis soumis avec mon Eglise.
Enraciné dans le judaïsme, dans l'écho des prédications des prophètes qui remettent toujours les choses à leur place, le créateur à sa place, la créature à sa place, si la sève circule entre le tronc et les branches je suis garanti de cette tentation. Je suis protégé également de l'intolérance et de l'exclusivisme d'une Vérité que je brandirai avec son V majuscule. Et ceci c'est la fréquentation du judaïsme, car cette image de la sève qui circule du tronc aux branches n'est pas seulement une image facile, c'est aussi une situation que l'on peut incarner dans sa vie, tout simplement en apprenant à connaître le judaïsme. Mais apprendre à connaître le judaïsme, ça consiste essentiellement à fréquenter des juifs vivants qui réagissent en fonction de leur tradition.
Et on découvre, et je vous souhaite à tous de faire cette découverte, celle qui garantit et qui protège de l'intolérance, que dans le judaïsme, il y a toujours Hillel et Shamaï . Hillel et Shamaï qui sont connus pour avoir eu la plupart du temps des opinions divergentes et qui sont cités l'un comme l'autre. Les paroles de Hillel, les paroles de Shamaï, voilà les paroles d'un Dieu vivant. Parce qu'un Dieu vivant qui représente la vie, qui est faite de contradiction, d'opposition que la logique rigoureuse ne peut saisir, s'exprime à travers des opinions contradictoires que l'on s'efforce d'accepter l'une comme l'autre, dans la dynamique qu'elles créent par leur contradiction vraies. Cela est vrai également non seulement pour les opinions théologiques, mais encore plus peut-être pour la lecture, l'étude du texte qui nous est commun. Un verset de la Bible - en milieu chrétien, on a l'habitude de dire "le sens du verset"- le judaïsme nous apprend que ce verset a 70 sens. C'est la parole d'un Dieu vivant.
Enfin, je suis enraciné dans le judaïsme par un christianisme qui est celui que j'estime authentique. Je suis protégé non seulement de la tentation de la religion naturelle, non seulement de la tentation de l'intolérance, mais je suis protégé de ce mouvement tellement naturel qui est celui de l'emploi de la force, de l'usage de la violence pour faire triompher ma position.
On a fait allusion tout à l'heure à Constantin. Constantin qui entraîne dans sa décision, entraîne le césaro-papisme, c'est-à-dire l'idée qu'à la fois la puissance de la vérité et la puissance de son bras séculier peuvent gérer le monde et convaincre. Bien entendu, étant un être humain, j'ai toujours tendance à user de puissance, de force pour asseoir mes idées et convaincre l'autre. Or, au début de cette soirée, nous parlions du dialogue. Je suis protégé contre la tentation de prendre une position de force, de garder une position de force, je l'ai dans le dialogue par mon enracinement, par la greffe en Israël. Pourquoi ? Bien, tout simplement parce que la présence même du judaïsme au 20ème siècle de notre ère atteste qu'il s'est maintenu non pas par l'appui de la violence, de la force, d'une administration, mais simplement le judaïsme s'est maintenu par la force de ses convictions.
Je peux m'empêcher de mentionner pour l'espace où nous sommes dans cette salle, le signe extraordinaire que représente l'inscription extérieure de la synagogue de la rue de la Paix qui dit que
"ça n'est ni pas la force ni par le pouvoir mais par mon esprit" [Zacharie 4:6].
Après tant de malheurs évoqués au début de cette séance qui sont dus à la puissance que l'Eglise, avait et le pouvoir qu'elle exerçait sur la société occidentale médiévale et au-delà, cette parole me rappelle que nul n'est besoin de puissance, de force, d'un autoritarisme pour subsister, pour que la parole dont on est porteur soit entendue. Et je crois que dans ces trois directions, je suis et je peux le dire, je suis reconnaissant d'avoir connu très tôt le judaïsme. Je suis reconnaissant aux juifs qui ont bien voulu me parler et m'enseigner, d'avoir découvert que le christianisme authentique était un christianisme greffé sur le front d'Israël.
Merci.
Bertrand Delattre :
Je me demande si après un usage aussi affirmé de la métaphore de l'arbre que Roland Goetschel avait déjà utilisée tout à l'heure en parlant du moyen-âge, il n'y aura plus qu'un seul arbre dont a racine ne sera pas méprisée. La manière dont à l'instant Bernard Keller l'a reprise à partir de Paul. Je me demande si ça vaut encore la peine de mettre l'accent ce soir sur le dissentiment pour maintenir la ligne de crête que nous nous sommes choisie. Nous pourrons toujours y revenir et nous savons bien qu'il demeure. Mais je préfère rester sur cette image, je dirais, organique et vivifiante de l'arbre pour aborder la troisième partie de notre soirée et voir ce que juifs et chrétiens peuvent faire ensemble dans la société puisqu'ils sont affrontés aux mêmes défis. Alors, Roland Goetschel, qu'en est-il du rapport au défis lancés par notre société, quel genre d'action commun, quelles valeurs communes et quelle responsabilité partagée ?
Roland Goetschel :
Je voudrais d'abord réagir également à cette image de l'image de de l'Epitre aux Romains en disant à Bernard que le sentiment que j'ai, c'est qu'il voit le peuple juif trop bon ! C'est ce qu'il pense pouvoir recevoir du peuple juif, cette sève qui doit se transmettre des uns aux autres. Pour nous, c'est un terrible c'est une terrible mise en question ! Le peuple juif dans la réalité, les juifs tels qu'ils sont, sont-ils vraiment à l'image de ce que Bernard fait de lui ? Et je voudrais bien que nous correspondions à cette image, mais pour nous, ce que dit Bernard, c'est surtout l'exigence d'être cette image-là. Mais malheureusement, je crains que le peuple juif n'ait pas encore atteint cette capacité de donner autant que peut-être les chrétiens souhaitent recevoir. C'est tout ce que je voulais dire.
En ce qui concerne ce que dit Bertrand, concernant les défis qui se posent à nous, je crois qu'ils sont nombreux. Ils sont nombreux mais je crois que nous devons pour le moins autant nous préoccuper du présent et de l'avenir que du passé, sans oublier le passé bien entendu.
Certes, au plan logique, il importe que nous poursuivions, que nous intensifions peut-être nos efforts pour mieux nous connaître les uns les autres, pour répercuter notre approche à l'intérieur de nos communautés respectives, en empêchant que face aux agressions du temps, elles se recroquevillent sur elles-mêmes, ce qui est souvent le cas. Mais ces défis du monde qui nous entoure, je pense que nous avons à les affronter de concert, sans que nous ayons le droit de nous dérober.
Je voudrais donner simplement quelques exemples qui hélas ne sont pas limitatifs. Tout d'abord, du côté de la science et de la technique : le progrès scientifique et technique amène chaque jour son lot d'interrogations. Ainsi dans le domaine biologique, à propos de l'implantation des organes, de la procréation assistée, du statut de l'embryon. Des tas de problèmes se posent à notre foi, à notre sens éthique, à la réponse que notre tradition peut fournir devant ces interrogations. J'avoue avoir frémis la semaine dernière lorsqu'on m'a parlé des expériences que l'on faisait sur des cadavres à Munich en vue de la prévention des accidents de voiture. C'est un exemple entre mille, mais n'y a-t-il pas là comme dans beaucoup d'autres circonstances de ce contexte de la théologie moderne, n'a-t-il pas là une atteinte au respect de la personne humaine tel que nous l'enseigne la tradition juive et chrétienne ? Je m'interroge…
Sur un autre terrain : à force de culpabiliser ce qu'il est convenu d'appeler le judéochristianisme pour avoir bridé la nature, nous savons que le judaïsme et christianisme sont un éloignement de la nature, à force de nous accuser d'avoir bridé la nature n'a-t pas ouvert les vannes à une permissibilité généralisée qui est en passe de détruire complètement l'occident : l'institution familiale. Et je pense que c'est une question grave qu'il faut prendre en compte.
Comment briser également l'égoïsme, l'indifférence dus à un individualisme exaspéré ? On nous montre tant de gens en face de la misère qui se répand dans notre société, sans parler de ce qui se passe dans les Balkans ou dans le Tiers monde, dans un monde dans des sociétés dont la seule loi n'est plus la loi de Moïse ou du Christ mais celle du marché. Il y a là une fermeture généralisée à l'éthique et l'on constate sur bien des plans et qui peut être le symptôme le plus grave de notre désarroi, et en partie de notre démission.
Je pense que les chrétiens et les juifs, les chrétiens avec les juifs, ont pour tâche de s'investir dans ces problèmes, de témoigner de leur foi pour construire un monde qui redevienne solidaire et fraternel, afin que chaque être créé à l'image de Dieu, y trouve sa place.
En guise de conclusion, parce que je pense que j'ai assez parlé ce soir, laissez-moi citer la conclusion d'un dialogue médiéval, un dialogue de Raymond Lulle, qui s'intitule Livre du gentil et des trois sages. Il tire les conclusions de leur débat. L'un d'eux remarque qu'ils sont d'accord sur l'existence du Dieu créateur et maître de toute chose. Il devrait donc arriver à s'entendre sur ce qui les sépare. Les différences des religions et des coutumes sont causes de guerre. Avant de se séparer, les trois sages se demandent mutuellement pardon des paroles désobligeantes qu'ils auraient pu prononcer à l'encontre des autres. Ils se promettent de discuter encore, conformément à la méthode indiquée parleur intelligence, jusqu'à ce qu'ils soient unanimes sur tous les points. Car les malveillances procurent des dommages et empêchent les hommes de se rencontrer en une croyance.
Bertrand Delattre :
Merci votre chaleur. Bernard, vous avez déjà exprimé, je me souviens une fois ou l'autre, l'idée que le rapport entre le juif et le chrétien pouvait avoir quelque chose d'exemplaire dans notre société. Où est-ce que vous situez cette exemplarité ? Dans quel domaine ?
Bernard Keller :
Puisqu'on arrive à la fin de nos prestations, je vais essayer de prendre du recul et d'ouvrir mon journal comme chaque matin. Et je trouve que mon monde est à la recherche d'un mode de vie qui surmonte deux obstacles rencontrés chaque matin dans le reflet que les médias m'en apportent. Deux obstacles qui dénotent par moment que l'humanité est à un statut qui se situe quelquefois en dessous de l'animalité.
Premier obstacle, la guerre. La guerre ; en a-t-on connu au 20ème siècle des "ders" et des dernières ? Et comment ne pas penser à celles qui opposent à l'heure actuelle aujourd'hui même, en cette heure même, des peuples surarmés ? Et le monde a essayé de surmonter cet obstacle par la Société des Nations, par l'ONU, et le monde cherche encore, et l'obstacle n'est pas surmonté.
Et le deuxième obstacle, c'est avec ses conséquences qui sont de notre vie quotidienne, la technologie divinisée. "On n'arrête pas le progrès", disait-on. Eh oui, on ne l'arrête pas. Et au fur et à mesure qu'il avance, on s'aperçoit que le bien que le progrès apporte au monde s'accompagne d'un mal aussi grand. On n'arrête pas le progrès, et en ce qui concerne aussi bien la nature, les écologistes sont là pour sont là pour nous le dire, la nature polluée que ce qui concerne la vie de nos sociétés, mai 68 nous avait averti que la société de consommation était une impasse et le produit d'une technologie qui ne se raisonne pas, qui est son propre but c'est la misère et l'indigence du tiers monde ou du quart monde en face du reste de la fraction qui s'interroge sur le sens de sa vie.
Et le signal est là. On voit des gens qui cherchent dans toutes les directions, y compris dans les directions de la spiritualité, de la religion, qui cherchent sans trouver.
Je fais ici un acte de foi, c'est que l'inspiration commune du judaïsme et du christianisme est capable de surmonter ce qui apparaît comme une fatalité. Fatalité de la guerre, fatalité d'une technologie qui s'emballe et qui est sa propre loi. Je dis que le judaïsme c'est Moïse, c'est l'inspiration qui brise la fatalité de l'esclavage d'Égypte, la fatalité d'une existence d'esclaves qui reproduisait des existences d'esclaves, et qui est brisée. Et le christianisme c'est Jésus de Nazareth qui meurt et qui est proclamé ressuscité. C'est l'inspiration qui brise la fatalité. Car y a-t-il une fatalité plus dure, plus résistante que celle de la mort ?
Mon acte de foi, c'est que notre inspiration commune dans le prolongement l'une de l'autre, c'est que si nous appliquons le levier de nos inspirations sur ce monde en recherche, il est dit "qui cherche trouve", et je crois que le monde peut trouver ce qu'il cherche. Mais ma conviction, c'est que cette inspiration commune est neutralisée par nos affrontements. Un regard sur le passé de notre Occident judéo-chrétien me montre tant de richesse humaine et spirituelle gâchée par les affrontements pour le plus grand mal de ce monde.
Et mon espoir, après mon acte de foi, après l'expression de ma conviction, mon espoir c'est que notre rapprochement libérera ce dynamisme qui brise les fatalités.
De sorte que je vais prendre ici une expression dans chacune des deux confessions, de sorte que le chalom juif, hébreu, qui est beaucoup plus que la fatalité de la guerre brisée puisque le chalom c'est plus que la paix armistice, c'est l'accomplissement, la complétude de ce qui est attendu, correspondent la paix dont parle Jésus lorsqu'il dit "je vous donne ma paix (et il pensait chalom) non pas comme le monde la donne". Et je crois que la conjugaison de ce chalom et de la paix que donne Jésus peut être un levier qu'attend le monde pour que soit brisées toutes ces fatalités.
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