De la nourriture pascale
extrait de l'UNIVERS ISRAELITE, n°III, mars 1847


Lettre pastorale du grand rabbin du Consistoire central, Marchand Ennery :
adressée aux grands rabbins des communautés françaises
Paris, 4 mars 1847.

Monsieur le grand rabbin,

La Providence dont les décrets sont impénétrables n'a pas permis que cette année notre sol fût aussi fertile qu'il l'est habituellement. Il s'en est suivi, une excessive cherté dans le prix du pain et des divers aliments indispensables au plus pressant besoin de la vie. Cet état de détresse a dû assurément déjà vous préoccuper, et nos coreligionnaires indigents ont sans doute été de votre part l'objet de la plus vive sollicitude. Mais vous avez dû surtout vous alarmer à l'approche des prochaines fêtes de Pâque, où l'obligation de se soumettre à un régime alimentaire spécial, conformément à nos prescriptions religieuses occasionnera des dépenses qui deviendront très onéreuses, non-seulement pour nos coreligionnaires de la classe indigente mais aussi pour ceux qui, sans être précisément de cette catégorie, sont loin d'être dans l'aisance. Nous avons pensé qu'il était de notre devoir de porter quelque adoucissement à cet état de choses et d'offrir à nos comités de bienfaisance le moyen de donner des secours plus efficaces à ceux dont ils ont pris la tâche de soulager la misère. C'est dans ce but que la prohibition relative aux légumes secs pendant les jours de Pâque nous paraît de devoir être levée pour cette année. Nous n'avons pas besoin de vous représenter que, de l'avis unanime de nos Docteurs, ces aliments ne sont pas susceptibles de fermentation et ne peuvent faire naître aucun scrupule sous le rapport de חמץ ['hametz] (orach-chaïm 453). Il est vrai que l'usage de ces aliments est prohibé par quelques célèbres Rabbins, bien qui ne les reconnaissent pas comme חמץ, bien qu'ils ne les assimilent pas aux divers grains capables de fermenter. Nous sommes loin de méconnaître l'autorité de ces illustres Maîtres, nous sommes loin de nous élever contre ces décisions, auxquelles tous nos coreligionnaires du rite allemand se sont conformés depuis des siècles. Mais nous pensons que la défense en question n'est pas de rigueur dans des moments d'urgence, en présence d'une année si désastreuse  et lorsqu'enfin ce qui fait la nourriture la plus substantielle de la classe peu aisée, non seulement se trouve à un prix exorbitant, mais n'offre pas non plus comme dans les autres années des garanties de salubrité. Par ces motifs, nous venons vous autoriser à faire parvenir à la connaissance des fidèles de votre ressort qu'il y a qu'il y a lieu de permettre pour les prochains jours de Pâques, l'usage des grains connu sous la dénomination מיני קטניות [minei kitnioth] , tels que riz pois et haricots, à la condition toutefois que l'épuration en soit faite avant Pâque, avec le soin le plus minutieux, afin de les purger de toute espèce de grains pouvant fermenter.

Nous comptons, Monsieur le grand-rabbin, dans cette occasion, sur votre bienveillant et éclairé concours, et nous aimons croire que vous saurez apprécier le motif qui nous a déterminé à prendre la présente décision.

Espérons que Celui qui frappe et guérit se plaira à exaucer bientôt nos vœux, et à ramener parmi nous, la fertilité et l'abondance.

Nous vous prions très honoré confrère de vouloir bien agréer nos fraternelles salutations, ainsi que l'assurance de notre considération très distinguée.    M. Ennery



Cette lettre pastorale, publiée dans l'UNIVERS ISRAELITE, "journal des principes conservateurs du judaïsme", était précédée du commentaire suivant, non signé :  

Monsieur, le grand rabbin du Consistoire central, émue de la cherté des subsistances et de la gêne qui résultera pour nos pauvres, des prescriptions religieuses concernant le régime alimentaire des jours de Pâques, vient d'adresser au grand rabbin des consistoire départementaux, une circulaire pastorale dont l'objet est de permettre l'usage des légumes secs pendant nos prochaines fêtes de Nisan. Il résulte de cette prière, deux choses qu'il importe de ne pas perdre de vue : 1° Premièrement Que Monsieur le grand rabbin ne veut nullement méconnaître l'autorité des célèbres  docteurs de la Synagogue qui ont prohibé ces aliments ni s'élever contre des décisions auxquels les Israélites du rite allemand se sont conformés depuis des siècles ; 2° que la permission donnée est seulement pour cette année et en considération de l'urgence extrême dans laquelle se trouvent les pauvres et les familles malaisées.

Il ne nous appartient pas d'examiner théologiquement l'arrêté de notre éminent pasteur, surtout alors qu'il ne s'agit pas d'une règle à établir, mais d'une exception à justifier. Nous dirons seulement : la religion a rempli son devoir, que l'humanité n'oublie pas le sien ! Que la charité ne se contente pas d'offrir aux nécessiteux la lettre pastorale de Monsieur le grand rabbin, mais qu'elle s'assure avant tout si les pauvres veulent profiter de la concession dont il s'agit. Voilà la question.

Nous avons reçu à ce sujet de nombreuses protestations, et nous sommes convaincus que très peu de familles feront usage de la permission contenues dans l'encyclique rabbinique.  Chez les Israélites rigoureusement attachés à nos usages et à nos traditions, la parole du directeur spirituel est toujours écoutée lorsqu'elle ajoute aux sévérités des pratiques religieuses, rarement lorsqu'elle veut en soulager le poids. Dans l'espèce, cette parole, nous le craignons, sera encore moins écoutée, qu'elle s'appuie non sur des principes fondamentaux de la loi, mais bien sur la nécessité de la situation, sur des considérations matérielles, qui quelques graves qu'elles soient, n'ont jamais exercé la moindre influence sur un cœur israélite. Les sacrifices, la gêne, et tous les embarras qui en résultent ont toujours été notre partage, et on ne fera pas plus manger à des milliers de nos coreligionnaires certains aliments les jours de Pâque, parce qu'ils seraient trop pauvres pour en acheter d'autres, qu'on ne leur pourra faire prendre une nourriture positivement défendue parce qu'ils mourraient de faim. Est-ce que les plus dures privations ont jamais fait reculer un Israélite devant l'accomplissement de ce qu'il considérait comme un devoir ? Beaucoup de pauvres s'imposeront donc des souffrances ; beaucoup de familles préféreront de faire les derniers efforts et d'aggraver leur position, plutôt que de profiter d'un adoucissement, qu'on ne concède qu'au besoin et à la misère. Tranquillisés par la lettre pastorale de M.  le grand rabbin, les riches et les sociétés de bienfaisance se relâcheront dans leur charité et feront moins d'efforts pour adoucir la position du malheureux, de sorte que la décision du vénérable pontife, dictée par la plus religieuse compassion, aura justement produit le contraire de ce qu'elle voulait obtenir. Il y a un grand nombre de comité de bienfaisance qui donnent aux indigents des secours en nature, et leur offriront maintenant des légumes secs pour les jours de Pâque. Ces pauvres gens qui ont considéré, eux et leurs pères, ces aliments comme prohibés pendant ces fêtes, ne pourront pas accepter et passeront en tristesse et en douleur une solennité consacrée à la joie et à l'oubli de tous les maux ! Et qu'on ne dise pas : "Tant pis pour eux. Ce sont des fous, des fanatiques ; pourquoi s'obstinent-ils à se priver d'une chose qui n'est pas défendue ?" D'abord cette chose ne leur semble pas du tout permise puisqu'on l'a seulement accordée cette année en considération de la cherté des aliments ; ensuite, pour l'Israélite sévère et consciencieux, ce raisonnement n'a pas plus de valeur que celui qui leur dirait, et qui a leur déjà dit : "Tous vos malheurs proviennent de votre trop grand attachement à vos vieilles cérémonies ; diminuez le nombre de vos fêtes ; renoncez à vos lois dispendieuses sur la nourriture ; n'ayez pas deux sortes de vaisselle ; n'achetez pas de la viande casher qu'on vous vend à un prix exorbitant et votre position s'améliorera sensiblement." Le besoin et la faim ont rarement contribué à éclairer le peuple et si la moindre réforme, quelque innocente qu'elle soit, n'est pas l'œuvre du temps ou le résultat de la conviction individuelle, elle sera toujours repoussée comme une dangereuse séduction. Le véritable Israélite accorde beaucoup aux inspirations du cœur et de la volonté de l'esprit, mais il ne donne jamais rien aux exigences du corps et aux sollicitations de la nécessité.

C'est pourquoi nous répétons : la religion a rempli son devoir, que l'que l'humanité n'oublie pas le sien ! En mettant les pauvres à même d'observer les cinq jours de Pâque comme ils ont toujours observé, on satisfait en même temps leurs besoins religieux et leurs besoins matériels, on soutient leur corps et on nourrit leur âme. Tous les Israélites du monde font des sacrifices considérables pour procurer en ces jours  aux prisonniers de leur culte la nourriture prescrite par les codes par nos codes religieux ; les familles pauvres et honnêtes ne mérite-elles pas autant d'intérêt que les malfaiteurs sous les verrous ? Que nos coreligionnaires fortunés, tout en reconnaissant la paternelle sollicitude du vénérable chef de la Synagogue de France, redoublent donc de sympathie, de charité envers leur frère, malheureux et leur offrent les moyens de célébrer la fête pascale, selon leurs traditions et la religion de leur conscience.

כל דכפין ייתי ויכל כל דצריך ייתי ויפסח !


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