Lettre du Père Jean FLEURY
Document communiqué par Henri SCHULMANN


Le Père FLEURY (1)
11, rue des Feillants
POITIERS
POITIERS, le 11 Juillet 1946

Monsieur A. MANUEL
Secrétaire Général Honoraire
du Consistoire Central des
Israélites de France

Cher Monsieur,
Je suis confus de n'avoir pas répondu plus tôt à la lettre dans laquelle vous ne demandez de vous fournir des renseignements sur le Rabbin Elie BLOCH. Veuillez m'excuser car j'ai beaucoup de travail et je suis toujours fatigué.

Arrivé depuis peu à Poitiers, j'étais monté occasionnellement au camp de la route de Limoges en mai 1942 pour voir les nomades (2) qui y étaient internés. A partir du 10 Juillet, je devais y monter régulièrement, Au-delà du camp des nomades se trouvait le camp des juifs séparé par un portail et un portillon barbelés.

Le Père Jean Fleury à Yad Vashem (24 mars 1964) : il fut le premier français
à recevoir le titre de Juste parmi les Nations - © Yad Vashem

Je suis allé pour la première fois trouver le Rabbin BLOCH vers le 20 juillet 1942 pour lui dire toute la peine que je ressentais de la séparation des mères et des enfants à la suite de la déportation du l8 juillet. Depuis plus de deux mois les hommes étaient au camp de travail à Saintes. Ils devaient revenir à la fin de la même semaine dans la nuit du samedi au dimanche. Un coup de téléphone mystérieux les avait avertis à Saintes du départ massif des femmes, mais chacun gardait l'espoir de retrouver la sienne. Ce fut un désespoir terrible le dimanche matin quand ils virent que leurs femmes étaient parties. J'allais les voir ce jour là, le matin et le soir sans autorisation. A partir de ce moment, je suis allé régulièrement au camp trois fois par semaine et j'allais aussi souvent chez le Rabbin pour lui transmettre les desiderata des internés et traiter avec lui toutes sortes de questions.

Monsieur BLOCH ne pouvait entrer à l'intérieur du camp. La direction donnait comme prétexte qu'il y faisait de la politique. En réalité on ne voulait pas le voir prendre directement contact avec les internés. On le craignait parce qu'il protestait vigoureusement contre les brimades dont étaient l'objet les israélites. Il avait aussi fait des réflexions sur la manière dont étaient traités les nomades. C'est ainsi qu'il avait voulu les ravitailler mais on le lui avait interdit. Il avait des mots cinglants à l'adresse des gardiens et des chefs de services qui ne faisaient pas leur devoir, Il ne pouvait supporter l'injustice. L'attitude de Madame BLOCH n'était pas non plus pour lui ménager les sympathies de ses adversaires. Jeune et jolie elle était très moqueuse et on ne lui pardonnait pas ses railleries caustiques, Malheureusement au moment où j'aurais pu avoir plus d'influence sur eux pour les aider à manœuvrer d'une manière plus souple avec les Allemands, ils ont été arrêtés.

Le zèle du rabbin BLOCH s'étendait dans toutes les directions. Il recevait des gens qui lui venaient on ne sait d'où. Très souvent un passeur était là, Abel de Chauvigny qui a passé en zone libre de nombreux israélites. Certains jours les gens affluaient par dizaines. Un israélite avait-il réussi, bientôt on voyait arriver tous les israélites du coin d'où il venait. C'est ainsi qu'une bonne partie de la communauté Juive de Nantes est arrivée un soir chez le Rabbin. Ils étaient bien une quarantaine et il a fallu loger tout ce monde 1à avant de les expédier en zone libre.

Je lui signalais les nombreux arrivants au camp, ce qui permettait souvent d'alerter le reste de la famille. Certains avaient réussi à donner le change en prenant un faux nom.

Le Rabbin recevait chez lui des évadés recherchés par la police. Un jour j'en ai vu trois chez lui, la tête rasée. En pleine nuit, ils avaient sauté du train qui les emmenait à Drancy et ils s'étaient cachés dans un tunnel d'où ils étaient sortis pour ainsi dire entre les jambes de la patrouille. Un autre jour à la suite d'une lettre que j'avais écrite, trois hommes étaient venus de Paris, avec des armes et tout un matériel pour forcer le camp. Ile étaient décidés à tout pour enlever une internée, mais il était trop tard : la veille elle avait quitté Poitiers pour Drancy.

Avec sa petite équipe composée de Melle BREIDICK, de Mr. FRIEDMANN, et Mr. ROBENBLUM, il accomplissait un travail incroyable. Il ravitaillait le, camp et il envoyait d'innombrables colis à Drancy. Il plaçait les enfants dans les familles israélites non encore inquiétées. C'étaient des enfants dont les parents avaient été déportés et qu'il avait réussi à sortir du camp. A plusieurs reprises, je l'avais aidé et je devais continuer à le faire après son arrestation. Malheureusement, nous ne pouvions placer ces enfants dans les familles chrétiennes ; le contrôle de la Gestapo et de la police était trop sévère. Par la suite ils devaient être repris et emmenés dans les centres à Paris, particulièrement le centre Lamarck. Beaucoup d'entre eux ont fait partie du convoi de quatre cents enfants qui ont été incarcérés à Drancy vers le 20 Juillet 1944 et déportés presque aussitôt à Auschwitz où ils ont été jetés au four crématoire.

Je n'ai pas parlé de son activité dans les hôpitaux, à Jean Macé, à Pasteur, à la Maternité, à l'Hôtel Dieu. Il s'occupait des malades avec un soin particulier, aidé d'une assistante dont on ne saurait trop faire l'éloge quand il s'agit de se dévouer : Melle BREIDICK. C'est lui qui m'a mis en relations avec le Docteur WOLFSOHN et qui m'a parlé le qui premier de l'admirable Sœur CHERER assistante sociale des internés politiques au camp de Rouillé et au 20ème de l'Hôtel Dieu où elle venait voir les malades internés. Par la suite j'ai pu empêcher d'être déportés le Docteur WOLFSOHN et plusieurs autres israélites qui se trouvaient au 20ème.

La situation était très difficile. Le Rabbin avait certes beaucoup d'amis, mais il avait aussi des adversaires résolus à le surprendre à la moindre défaillance. I1 avait des relations avec les employés de la gare et il faisait prendre les colis arrivés trop tard pour trouver leur destinataire. De la sorte ils ne tombaient pas dans les mains de la Gestapo. Celle-ci était représentée surtout par deux sbires qui n'occupaient des israélites. Le principal était HIPP, homme méchant, vantard orgueilleux, qui se proclamait le roi des Juifs. C'est lui qui montait au camp avec son acolyte SPEER, chaque fois qu'il y avait un départ pour Drancy. Il y avait aussi un policier français, actuellement sous les verrous, plus redoutable qu'eux aux dires du rabbin. Avec ces gens là il fallait se montrer extrêmement prudent. Je crois pouvoir dire cependant que ni le rabbin, ni moi n'avons hésité à noue compromettre audacieusement quand il s'agissait de secourir les malheureux ; par ex. : pour sortir les enfants du camp, où sous l'œil éberlué des gardiens, nous les emmenions ensemble.

Je me souviens d'un départ pour Drancy en septembre 1942 : le rabbin m'avait fait demander de porter des paquets aux pauvres gens qui allaient bientôt s'entasser dans les cars. Je leur distribuai des vivres, des gâteaux, du sucre, du chocolat, des bonbons, toutes sortes de friandises qu'il s'était ingénié à leur procurer pour adoucir l'angoisse du départ.
Ce jour-là, c'était SPEER qui commandait l'embarquement. Je commençais à peine de faire mes distributions quand les cars arrivèrent. Aussitôt les internés durent se mettre par rangées en ordre de départ. Je passai dans leurs rangs en continuant mes distributions et je les accompagnai jusqu'aux cars. SPEER ne comprenait rien à cette histoire. A plusieurs reprises il vient me signifier que je ne devais pas rester là. Je faisais le sourd, je m'écartais un instant puis je revenais aussitôt. SPEER grognait entre ses dents. "On n'a jamais vu un curé catholique s'occuper comme cela des Juifs. Il en a de l'audace celui-là". Cela dépassait son entendement. Mais il ne fallait pas pousser trop loin la provocation. J'avais demandé à une personne qui s'occupait avec moi des nomades, Madame LHUILLIER, de venir m'aider au départ des Juifs. Elle allait de l'un à l'autre, s'efforçant de les encourager, portant les paquets des vieillards et des infirmes. SPEER voulait à tout prix l'embarquer avec les Juifs et nous eûmes beaucoup de mal à l'en empêcher. Il valait mieux en ce moment nous retirer. Je me rendis alors du côté de l'infirmerie où je trouvai le rabbin qui surveillait de loin le départ. Nous parlions tous les deux quand SPEER vint de ce côté. Impossible de se cacher. Nous étions pris au piège. Devant cette collusion judéo-chrétienne SPEER s'arrêta complètement sidéré ; et pour se donner une contenance il dit au rabbin : "Vous avez l'air d'être bien avec le curé, vous !"
"Pourquoi pas ?" répondit le rabbin.

Depuis ce temps j'avais ma fiche à la Gestapo, A plusieurs reprises par la suite HIPP parlera de m'interroger mais il ne se doutait pas qu'au moment le plus critique j'avais mis auprès de lui un interprète qui épiait ses conversations et qui me tenait au courant.

Le plan du camp de Poitiers, établi sur le site VRID MEMORIAL - Vienne Résistance Internement Déportation
où sont décrites en détails les conditions de vie pénibles des internés tsiganes et juifs.

Je me rappele aussi un jour, tout au début, où je montai avec le rabbin au camp. Ce jour là, Mr. Bloch avait pu pénétrer à l'intérieur des barbelés. Les gendarmes craignant la venue des Allemands, nous y enfermèrent littéralement tous les deux. Nous avions à prendre dix-neuf enfants dont les parents allaient être déportés. Pendant une heure nous restâmes à parler avec les détenus. Le Rabbin en civil et beaucoup me prenaient pour lui, tel ce vieillard qui me disait : "Bonjour Mr. le Rabbin".
"Ce n'est pas moi Mr. le Rabbin, c'est Mr. Bloch."
"Non !..." "Mais si !..."
"Ah ? mais qui êtes-vous si vous n'êtes pas le Rabbin ?"
"Je suis prêtre catholique.'
"Prêtre catholique, ah vraiment ! je croyais que vous étiez Rabbin. "

Avec la même émotion chaque fois que j'y songe, je revis ces terribles séparations des mères d'avec leurs enfants. Je revois les mamans accrochées aux barbelés, mordant les fils de fer ou tombant dans des convulsions. J'en revois d'autres baisant à travers les mailles des barbelés les mains de leurs enfants qu'elles ne devaient plus revoir. Le directeur du camp lui-même ne pouvait supporter ce spectacle et s'en allait en pleurant.

Chaque fois qu'il devait y avoir un départ de juifs pour Drancy, il passait comme un vent de terreur sur le camp. J'avais beau essayer de les rassurer et leur dire que le cas n'était pas le même, les mères serraient convulsivement leurs enfants contre elles. Elles aussi devaient être déportées peu avant l'arrestation du Rabbin la plupart en haillons et pieds nus. Un grand nombre sont morts dans le camp d'Oranienburg.

En Janvier 1943, Madame BLOCH était arrêtée et emmenée au camp de la route de Limoges. Passant par l'Intendance de Police elle demande à un agent l'autorisation de téléphoner. On la lui donne. Pendant qu'elle téléphone, un nommé AUBERTIN secrétaire à l'intendance de Police la surprend. Aubertin faisait la liaison avec la Gestapo. C'est lui qui surveillait le soir après huit heures dans les maisons des Juifs. Madame BLOCH m'a toujours affirmé que c'était Aubertin qui l'avait fait arrêter.

Les jours qui suivirent, le rabbin BLOCH, confiant dans le bon droit de sa femme, ne fit rien pour la faire relâcher. Il pensait qu'elle serait libérée sans autre formalité. Bientôt elle parut impatiente. Le Rabbin entreprit alors des démarches. On lui fit entendre que ce n'était rien qu'une menace d'avertissement, que sa femme allait être relâchée. Il n'y avait pas de délit à proprement parler. Cependant, la détention se prolongeait. Voyant qu'il n'obtiendrait pas satisfaction sur place, Mr. BLOCH crut bon d'alerter Paris. Il voulut faire intervenir la S. D. (3). On lui donna de bonnes paroles. On lui dit que des ordres seraient donnés à Poitiers, pour libérer Madame BLOCH. Il crut même que les ordres avaient été donnés et il peut se faire qu'ils l'aient été en effet. Que se passa-t-il Au moment où il comptait voir l'affaire se dénouer, le rabbin fut arrêté.
On ne put lui donner aucun motif de son arrestation qui eut lieu vers onze heures, le 11 février. A mon avis, il ne faut pas exclure l'hypothèse suivante : furieux d'avoir reçu des ordres de Paris (ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'il se faisait contrer par le Rabbin) HIPP avait coffré son adversaire, sans autre forme de procès

On vint m'avertir vers treize heures que Mr. BLOCH était arrêté. Une heure plus tard je montai au camp, mais on me dit là-haut qu'on ne l'avait pas vu. Tout de suite un soupçon s'imposa à mon esprit. Pour empêcher le rabbin de revoir sa femme, les Allemands avaient dû former le projet diabolique de l'enfermer à la prison tandis qu'elle restait internée eu camp. Pas de nouvelle non plus de la petite Myriam. Sous l'impression de cette idée, je n'osai pas aller immédiatement voir Mad. BLOCH. J'attendis jusque vers 4 heures puis je la vis longuement en compagnie d'une infirmière Melle BERTIN. Nous parlâmes de diverses choses. I1 était près de six heures quand je me décidai à lui dire mes craintes. "Ma pauvre petite, j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre mari a été arrêté ce matin à onze heures. Je comptais le trouver en arrivant ici ; depuis deux heures, je l'attends. Je ne comprends vraiment pas pourquoi il n'est pas encore ici... Je crains que les allemands ne l'aient emmené à Pierre Levée." A peine avais-je prononcé ces mots que Mr. BLOCH entrait, son sac scout sur le dos, tenant sa petite fille par la main. Malgré la peine que j'avais de son arrestation, j'aimais mieux le voir au camp avec sa femme.

Les jours qui suivirent furent mêlés de crainte et d'espoir. A plusieurs reprises, je revis le rabbin et réglai diverses choses avec lui, notamment en ce qui concernait l'U.G.I.F. et la façon dont cet organisme devrait fonctionner à Poitiers après son départ. J'essayai même à deux reprises de "cambrioler" sa maison, rue de Maillochon, pour enlever des papiers compromettants et des objets appartenant à des israélites, mais il était difficile, sur le bord de la rue, à vingt mètres des Allemands de m'introduire dans une maison sur laquelle on avait apposé des scellés. Ma sécurité était pourtant en jeu car il y avait des papiers où l'on parlait de moi. J'étais très lié avec le Rabbin et on le savait.

Comment ai-je pu passer au travers de ce guêpier ? La Providence me protégeait sans doute pour rendre service d'autres pauvres gens. J'ai encore une lettre qui m'était adressée chez le rabbin en date du 17 février alors qu'il était arrêté du 11 et que les scellés étaient sur la porte. J'en ai une autre du même jour adressée, celle-là, au rabbin et où on lui parlait de moi. Beaucoup plus tard après la libération, j'ai pu rentrer tout à fait incidemment, en possession des documents qui auraient dû me compromettre.

Le 25 Février dans la soirée, je montai au camp. Le rabbin était parti au début de l'après-midi. On n'avait pas attendu le quorum habituellement fixé par les Allemands, pour organiser un départ collectif. On lui avait passé les menottes aux poignets et il était parti en chantant avec sa femme et la petite Myriam.

Une lourde angoisse pesait sur le camp. " Pourquoi ont-ils mis les menottes à un homme aussi bon", me disait avec des larmes dans la voix un vieil israélite, resté là.

De temps à autre nous eûmes de ses nouvelles. Il me fit dire par BAUR, président de l'U.G.I.F. que je pouvais aller le voir à Drancy. Un moment j'eus envie de la faire, mais je me ravisai. Pour le simple plaisir de revoir des amis, à qui je ne pouvais rendre d'autre service, il ne m'était pas permis de compromettre le travail qui me restait à faire auprès de ceux qui restaient. Hélas ! des dix-huit cents israélites qui ont passé par le camp de la route de Limoges, je n'ai pu en sauver qu'une trentaine, presque tous à la fin, quand j'ai eu la chance inouïe de faire transférer le camp au collège Saint Joseph et de faire libérer tous les internés politiques et les israélites, douze jours avant le départ des Allemands de Poitiers.

J. FLEURY
Président du C.O.S.O.R. de la Vienne

Notes :

  1. Le père Jean Fleury (1905-1982) , prêtre jésuite, fut un héros de la Résistance à Poitiers entre 1942 et 1945.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Fleury_(jésuite)
    https://shapfougeres.blogspot.com/2013/03/jean-fleuryresistantet-premier-juste-de.html
    https://yadvashem-france.org/dossier/nom/57/
  2. Ces "nomades" étaient des Tsiganes. Ceux-ci l'aideront à accèder clandestinement à la partie du camp réservée aux internés juifs.
    En octobre 1948, le père Fleury est nommé aumônier des Gitans et Tsiganes, au plan national, mais tout en restant implanté à Poitiers. Cette fonction lui a permis dans les décennies qui ont suivi, et jusqu'à sa mort en 1982, de prolonger, ainsi que lui-même le souhaitait, son action en faveur des Tsiganes.
  3. S. D. : Sicherheitsdienst ; service des renseignements du parti nazi, une branche de la Gestapo. On comprend qu'Elie Bloch, en tant que représentant de l'UJIF à Poitiers, ait pu avoir accès à ce service.

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