Remarque préalable - hors Colloque :
Avec mon ami Gérard Marx, décédé en 2023, nous n’avions eu de cesse de faire reconnaitre l’aide, l’assistance et la protection apportée aux réfugiés juifs par les habitants du Puy-en-Velay et de ses environs, sans oublier tous les habitants du Plateau de Haute-Loire, par la Police, par l’administration préfectorale représentée par le Préfet BACH, mais aussi par le Major Julius SCHMÄHLING, pendant la période où nos familles étaient réfugiés au Puy-en-Velay.
Toutes et tous ont permis aux réfugiés juifs de ne pas être exterminés par la terreur nazie, qui a couté 6 millions de vie juives en Europe, et a fait environ 80 millions de victimes au total dans le monde. La guerre la plus catastrophique de tous les temps.
Avec le soutien de Serge KLARSFELD, lui aussi réfugié au Puy-en-Velay, puis à Saint-Julien-Chapteuil en 1944, une plaque mémoire et de remerciements a pu être apposée, le 6 novembre 2022, en haut de l’escalier d’honneur de la Mairie du Puy-en-Velay à la suite de l’accord reçu de Monsieur Michel CHAPUY, maire du Puy-en-Velay, auquel vont tous nos remerciements.
Des descendants des réfugiés juifs au Puy-en-Velay étaient présents à cette occasion :
- Laurent HOFFNUNG et sa sœur Chantal SILBERMANN, dont le père et les grands parents étaient réfugiés au Puy,
- Laurent BLOCH, dont le père et les grands parents étaient réfugiés au Puy,
- Ingrid GOLDMAN-BLUM, ma nièce, et fille de mon frère Pierre BLUM, réfugié au Puy.
Mesdames et Messieurs, …..
Je reste debout, … c’est ma façon de vous exprimer notre reconnaissance et notre gratitude, nous les réfugiés juifs au Puy-en-Velay et dans sa région.
|
![]() 1930 à Belfort - "Maison Moderne" Magasin Blum,15 fbg. de France |
Anecdote : mon père parlait allemand, puisqu’on était obligé de parler allemand à Thann. Quand il est arrivé à Belfort, on le traitait de "sale Boche" et de "sale Juif".
Lors de la débâcle, début juin 1940, avec mes parents et mes deux frères, nous nous sommes réfugiés à Roanne, puis à Saint-Etienne où habitait Alice Levy née Blum, une soeur de mon père.
En 1941, Suzanne Weil née Blum, une autre soeur de mon père, s’était déjà réfugiée au Puy-en-Velay à la suite de l’arrestation le 20/08/1941 à Paris de son mari, Georges Weil 58 ans.
C’est en effet à partir de 1941 que commence l’arrestation puis la déportation de milliers de juifs de France.
Moment d’émotion : avant son arrestation, le commissaire de police avait prévenu mon oncle : "Georges, je vais venir t’arrêter". Georges lui a répondu : "Moi, officier de la Légion d’honneur ?" Il est allé sur son balcon, cravaté de sa Légion d’honneur, 42 avenue de la République à Paris, et il a crié : "Moi, m’arrêter ?" On est venu l’arrêter, et il a été interné à Drancy. Cela a été pour nous une terrible alerte et un avertissement. Il y est resté deux années, durant lesquelles il a participé au creusement d’un tunnel d’évasion, qui a malheureusement échoué quelques jours avant sa réussite. Puis il a été déporté à Auschwitz le 20/11/1943 par le convoi 62 où il a été immédiatement exterminé.
![]() |
Avant d’aller plus loin, j’aimerais rappeler l’Historique de l’antisémitisme en France
La présence juive en France est avérée depuis l’époque romaine, avant même l’instauration du christianisme en Gaulle.
A partir des croisades, les communautés juives vont être régulièrement expulsées. Contre paiement, elles sont autorisées à revenir. Puis, elles sont à nouveau dépouillées et expulsées. Les juifs font l’objet de rançonnements, de spoliations, d’autodafés, de massacres de communautés entières. En particulier en 1349, lors de la peste noire dont on accusait les juifs d’être responsables par le prétendu empoisonnement des fontaines.
Au Moyen-âge, il existait une petite communauté juive au Puy-en-Velay. "Les rares traces écrites qui subsistent nous apprennent que, dès 1212, une communauté juive est regroupée au Nord-Ouest de la ville, sur des terres disponibles qui s'étendaient dans la partie basse de la basse ville… Les juifs ont ensuite été chassés du royaume de France, et, depuis 1306, il n'y a eu pratiquement plus aucune présence importante et organisée dans la ville du Puy-en-Velay d'une communauté juive, hormis quelques rares familles" (cf L’Eveil de la Haute Loire, 29 septembre 2018). Il y a longtemps qu’elle a disparu, mais une rue de la Juiverie existe encore aujourd’hui. Une plaque souvenir y a été apposée en 2018.
L’Alsace, d’où sont originaires de très nombreux réfugiés juifs en Haute-Loire, est devenue française en 1648 à la suite du Traité de Westphalie, résultat des guerres de Louis XIV.
Une anecdote : la cloche de 10 heures. Dans de nombreuses villes, particulièrement en Alsace et Moselle, il existait ce qu’on appelait la "Judeglocke" (en yiddish) ou "la cloche des juifs". Elle sonnait généralement vers 10 heures du soir, pour rappeler aux Juifs qu’ils devaient impérativement quitter la ville avant la fermeture des portes. Cette mesure de couvre-feu visait à limiter leur présence nocturne et à prévenir les contacts avec la population chrétienne, selon la mentalité discriminatoire de l’époque. Les cloches sonnent encore aujourd’hui à Strasbourg, Sélestat et Altkirch.
La Révolution Française a été une véritable libération pour les juifs de France. L’Assemblée Nationale a décrété que "les juifs jouiront en France des droits de citoyen actif". Le 13 novembre 1791, Louis XVI a ratifié la loi déclarant les Juifs "citoyens français", ce qu’ils n’étaient pas auparavant.
En 1789, le village de Durmenach (Haut-Rhin), où vivaient mes ancêtres Blum, a connu de violentes émeutes antisémites. En 1848, quelques années après le départ de ma famille de ce village, où près de 50% de la population était juive, il y a eu un Pogrom (appelé "Judenrumpel" en yiddish) durant lequel 75 maisons juives furent incendiées. Du 28 février au 2 mars 1848, la population chrétienne combattit la Garde Nationale appelée à l’aide par le Maire, Aaron Meyer (citoyen de religion juive), pour défendre la communauté juive et rétablir l’ordre. La plus grande partie de la communauté juive s’est alors réfugiée en Suisse.
![]() |
Les juifs ont pris toute leur part dans la construction de la France moderne. Pourtant, l’antisémitisme perdurait. Il a culminé avec l’affaire Dreyfus. En 1894, injustement accusé de trahison au bénéfice de l’Allemagne, le Capitaine Dreyfus n’a été réhabilité et innocenté qu’en 1906, après une dizaine d’années passées au bagne de Cayenne. Sa réintégration dans son grade hiérarchique n’a été réalisée de façon posthume qu’en 2025, 130 ans après cette odieuse accusation.
Pendant la Grande Guerre 1914-1918, nos pères et grands-pères ont pris toute leur part dans la défense active de la France. Mon oncle René était à Verdun et mon père Georges était dans la Marne. Mais leurs faits d’armes ne leur ont été d’aucune utilité devant l’antisémitisme et l’acharnement du gouvernement de Vichy.
![]() |
Comment cela se passait-il pour les juifs dans le département refuge ?
Au plus fort de notre présence, il y avait environ 700 juifs, français et étrangers, réfugiés au Puy et aux alentours, à La Renaissance, à Chadrac, à Vals, à Espalys.
Malgré l’obligation légale imposée par les Lois de Vichy, beaucoup de réfugiés juifs ne se sont pas faits enregistrés et recensés auprès des autorités de Police.
Après l’invasion de la zone libre en novembre 1942, le Commandant allemand, le Major Julius Schmäling, officier de liaison de la Wehrmacht, est arrivé au Puy. Il s’est installé dans la maison Demourgues située à proximité de la nôtre et de celle de mon ami Jean Susini.
Nous échangions avec lui des salutations régulières. Je me souviens que le Major m’offrait occasionnellement un bonbon, sorti de sa poche, mais je refusais pour faire acte de résistance. Un jour, lors d’un échange avec mon père, qui parlait allemand, le Major lui a déclaré : "Aussi longtemps que je serai là, je ne toucherai pas à un Juif". Ses hommes, qui faisaient des exercices physiques dans notre rue, étaient sans armes. Mon ami Jean-Raymond Susini peut en témoigner et le confirmer.

Emotion garantie : une nuit, le portail est ébranlé, des coups puissants frappent. Nous nous sommes tous regroupés autour du poêle à bois, en attendant notre arrestation certaine. Inquiète, ma grand-mère, qui m’appelait "Not bon Mich", m’a demandé d’aller prévenir le Major : c’est dire la confiance qu’il nous inspirait. Mon père, muni d’un pistolet, prêt à tirer, est allé se cacher dans le jardin. On frappe toujours. Nous savions que nos voisins, les Chassignier, 13 avenue d’Ours-Mons, et aussi la famille Rocoplan, plus haut dans la rue, étaient prêts à nous accueillir et à nous aider en cas de rafle. Finalement, nous avons ouvert. C’était un livreur qui venait nous apporter des denrées alimentaires. Nous avons soufflé !
L’attitude du Commandant allemand vis-à-vis des juifs, connue jusqu’à Nice, a décidé la maman de Serge Klarsfeld, à venir se réfugier avec ses deux enfants au Puy-en-Velay début 1944, puis à Saint-Julien-Chapteuil, après l’arrestation à Nice de son époux Arno Klarsfeld qui a ensuite été déporté et assassiné à Auschwitz.
À la Libération, en août 1944, le Major Schmäling a été arrêté par les résistants, alors qu’il tentait de fuir le Puy-en-Velay avec son supérieur le Colonel Enno Metger. A un moment où il marchait avec des soldats dans le Puy, mon père s’est précipité vers lui pour le remercier.
Quelle a été notre vie comme réfugiés juifs au Puy-en-Velay ?
Au Puy-en Velay et ses environs, à La Renaissance, à Chadrac, à Vals, à Espalys, mais aussi au Chambon-sur-Lignon et sur tout le Plateau, sous de faux noms ou sous leurs vrais noms, la vie des réfugiés juifs s’est organisée. L’accueil des habitants a été cordial, empreint de beaucoup de compassion, d’entraide, et d’humanité, à une époque où tous les réfugiés juifs se savaient traqués, potentiellement à mort.
J’aimerais maintenant partager des souvenirs d’évènements qui reflètent la façon dont nous avons été protégés au Puy :
Comme vous pouvez le constater, notre vie n’était pas simple, mais pas plus compliquée que pour tous les habitants du Puy et de sa région.

Quel a été le rôle des Autorités ?
Un moment d’émotion : Un moment d’émotion : Denise Lévy, ma cousine, 20 ans, qui était venue nous voir, a dit à mon père : "Je veux faire de la résistance". Mon père le lui a interdit. Elle est quand même partie pour rejoindre l’OSE (Organisation juive de Secours aux Enfants) à Chambéry, afin de participer à des transports d’enfants vers la Suisse. Elle a été arrêtée le 25 août 1943 dans un train à Bourgoin, au passage de la ligne de démarcation. Elle s’est trompée de carte d’identité : au lieu de montrer sa fausse carte d’identité "Levet", elle a présenté sa véritable identité Lévy, avec le tampon juif. Elle a été torturée à la prison de Montluc, à Lyon, puis déportée à Auschwitz.
Un moment des plus marquants : En mai 1944, une information a circulé, selon laquelle les enfants juifs du Puy pourraient aussi être raflés. J’ignore son origine. Mais, en connaissant ce qui était arrivé à plusieurs membres de nos familles, les parents ont alors organisé, fin mai 1944, un transport d’enfants vers la Suisse. Nous étions une vingtaine, dont Yvette Strauss et son frère Claude, et mes deux frères, Pierre et Jean-Jacques. Angoisse de la préparation, angoisse des adieux, angoisse des recommandations. Mes parents avaient mis des billets dans les ceintures de mes frères. J’ai dû apprendre par coeur l’adresse d’amis de ma famille, les Lob, anciens belfortains, qui habitaient en Suisse : 45 Bolleystrasse, à Zürich. Je m’en souviens encore aujourd’hui. Malgré l’angoisse des adieux, on avait intimé aux parents de ne pas accompagner les enfants à la gare pour ne pas créer de soupçons. Mes parents se sont placés vers le parapet qui domine la gare : des larmes et un dernier sourire lointain.
Lorsque notre convoi est arrivé à Lyon, il s’est arrêté, parce que le convoi précédent, conduit par Marianne Cohn, juive allemande de vingt ans, avait été arrêté le 31 mai par les Allemands près de Saint-Julien-en-Genevois.
On a proposé à Marianne Cohn de l’extirper de la prison. Elle a refusé : elle voulait d’abord que les enfants soient libérés. Finalement, les enfants ont été libérés, mais Marianne Cohn a été torturée et sauvagement assassinée à coups de pelle par la Gestapo, près d’Annemasse, le 8 juillet 1944, sans trahir son réseau. Lors de sa première arrestation en 1943, elle a écrit un poème, qui est le plus beau de la Résistance : "Je trahirai demain, pas aujourd’hui."
Je vous demande, chers amis, afin d’aider à l’élévation de son âme, de lire ce poème :
Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles, je ne trahirai pas.
Vous ne savez pas le bout de mon courage. Moi, je sais.
Vous êtes cinq aux mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures avec des clous
Je trahirai demain. Pas aujourd’hui. Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre. Il ne me faut pas moins d’une nuit,
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis, pour abjurer le pain et le vin, pour trahir la vie, pour mourir.
Je trahirai demain. Pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau, la lime n’est pas le bourreau, la lime n’est pas le barreau.
La lime est pour mon poignet.
Aujourd’hui, je n’ai rien à dire. Je trahirai demain.
Notre convoi a fait marche arrière : nous sommes revenus au Puy le 6 juin 1944. En sortant de la gare, nous avons croisé ma maman sur le pont du chemin de fer qui menait à la maison. Elle ne s’attendait pas à notre retour. Quelle joie ! Quelle joie ! Elle nous a appris le débarquement de Normandie. Nous avons alors fini de trembler.
Nous avons vécu la libération du Puy-en-Velay et ses environs le 19 août 1944. Vous n’imaginez pas ce que cela signifiait pour nous. La fin des traques, la fin de la peur. La liberté retrouvée.
Le 21 novembre 1944, la ville de Belfort a été libérée par l’Armée du Général de Lattre de Tassigny. C’est à l’ami de notre famille, le Capitaine Pierre Dreyfus-Schmidt, Maire de Belfort jusqu’à la déclaration de guerre, auquel a été donné l’honneur d’entrer parmi les premiers libérateurs dans la ville de Belfort, auréolé du prestige de la victoire. Après avoir caché son épouse et ses deux enfants près de Limoges, il s’était enfui en Espagne puis au Maroc. Il a participé à la campagne d'Italie et au débarquement de Provence. Il a été appelé à l'État-major du Général de Lattre de Tassigny en prévision de la libération de sa ville natale.
Autre moment d’émotion en juin 1945 : C’est moi qui ai reçu, dans le jardin où toute la famille était réunie, le télégramme de la maman de mon cousin François, ici présent, arrêtée le 22 avril 1944 au Collège de Rodez (Aveyron) et déportée à Auschwitz, qui écrivait : "Je suis à Lyon", où elle est revenue le 4 juin 1945. Nous avons sauté de joie. Elle a été libérée, mais sa petite soeur Mado (17 ans) est morte du typhus le 15 mai 1945 à Theresienstadt. Présente avec nous dans le jardin, Jenny Samuel née Blum, la soeur de mon père, pensait avec tristesse à son fils Pierre, 22 ans. Alors qu’il s’était rendu en Espagne pour rejoindre la France Libre, il est revenu à Limoges à la demande de sa maman, où il a presque immédiatement été arrêté le 10 mai 1943, puis déporté à Auschwitz par le convoi 59.
Et nous sommes rentrés à Belfort mi-1945, où la reconstruction de notre vie a pris ses droits.
Oui, grâce à l’accueil, l’aide, l’assistance, la bienveillance, et la protection apportée par les habitants du Puy et de ses environs, sans oublier ceux du Plateau de la Haute-Loire, grâce à la Police dirigée par le Commissaire Robert BRIE, grâce à l’Administration préfectorale dirigée par le Préfet BACH, mais aussi grâce au Major allemand Julius SCHMÄHLING, les réfugiés juifs et ma famille ont vécu une période plutôt calme au Puy-en-Velay et sa région, durant cette époque tellement dangereuse pour la communauté juive en France.
![]() |
Membres de la famille de Michel Blum présents au Puy-en-Velay (en gras)
Témoignages d’autres réfugiés juifs au Puy-en-Velay entre 1940 et 1945
Gilbert CAHEN : "Mon oncle était associé avec des parents et amis dans une entreprise de graineterie en gros - la maison "Heller et Kling" de Strasbourg, qui possédait une succursale à Lyon, dirigée par un jeune fils Heller. Il a proposé à mes parents de charger ce dernier de nous réserver un appartement dans la région lyonnaise. Or, ledit Georges Heller a fait savoir que ses recherches l’avaient conduit jusqu’au Puy et qu’il avait découvert tout un quartier neuf (La Renaissance, commune de Chadrac), avec de nombreux appartements à louer. Il en a réservé avant l’été - ou à la fin de l’été - 1939 pour diverses familles, surtout strasbourgeoises, qui lui en avaient donné mandat : pour nous, au premier étage de la maison "Badiou-Tessier" , pour mon oncle Kling, son frère et un de ses cousins, et pour leur entreprise la maison Duclairoir", et dans des maisons voisines pour d’autres familles de Strasbourg ( dont celles des futurs "bahutiens" Jean Meyer, Jean Claude Lévy etc.). Je suppose qu’il était déjà à l’époque, comme plus tard, en relations d’affaires avec un grainetier en gros et exportateur de lentilles de La Renaissance, la maison "Guelle". | Programme du Colloque "1939-1945 80 ans de la Libération - 60 ans des Cahiers de la Haute-Loire" |
![]() |