Lag ba'omer
Les noces de Bar Yohay
Extrait de TJ HEBDO (Tribune Juive) n°306, 10 au 16 mai 1974

33 jours après la Pâque, les Juifs célèbrent Lag Ba'omer, "33ème jour de l'Omer". En souvenir de la révolte contre les Romains au Temps de Rabbi Akiba (1er siècle p.C.n.).
Mais les Kabbalistes ont donné à Lag Baomer un sens nouveau, transcendant l'histoire et le souvenir.

Le feu de Lag Ba'Omer
Longtemps, le 18 iyar, trente-troisième jour du 'Omer (Lag Ba'omer) rappela aux communautés juives l'arrêt de la catastrophe qui décima la presque totalité des élèves de Rabbi Akiba, au 1er siècle. "C'est une tradition reçue par des Gaonim, (les successeurs) écrit le Mé'iri, que le 33ème jour du 'Omer, la mort cessa. C'est pourquoi on a l'habitude ce jour-là d'arrêter toute contrition" (Beith Habehirah sur Yebamoth). Rabbi Zerahiah Halévi ajoute : "Les élèves moururent de Pessa'h à "Peros Atsereth". Que signifie Peros ? La moitié, c'est-à-dire un demi-mois avant 'Atsereth (Pentecôte - Chavou'oth). Ce qui donne le 33ème jour du 'Omer (Sefer Hamanhig).
D'après Maharil (Rabbi Jacob Mivilin) la mort dura de Pessa'h à Chavou'oth, c'est-à-dire pendant tout le 'Omer.
Cependant, les élèves de Rabbi Akiba ne moururent pas les jours de fête, c'est-à-dire les sept jours de Pessa'h, les deux jours de Roch Hodech Iyar, le Roch Hodech Sivan, et les 7 shabatoth du 'Omer, au total 17 jours. Ainsi la catastrophe ne dura en fait que 32 jours. Pour rappeler ce chiffre exact, on décida d'arrêter toute contrition le 33ème jour, pour la reprendre dès le 34ème jour et la poursuivre jusqu'à Chavou'oth.

Les Kabbalistes.

Mais il était donné aux kabbalistes de transformer totalement la nature de ce 33ème jour du 'Omer. Tout d'abord, et "alors que le mort des justes est un deuil", Rabbi Chime'on Bar Yohay voulut que le jour de sa mort fût une joie et une fête pour tous. Et comme d'après les kabbalistes, il mourut le 33ème jour du 'Omer, ce jour devint un jour de fête et de joie.

C'est grâce à l'école de Safed au 16ème siècle, que Lag Ba'omer prit son extension la plus grande. Les disciples du Becht sont allés jusqu'à en faire un jour équivalent en sainteté au Shabath ou aux trois fêtes de pèlerinage. En Afrique du Nord, on se réunit encore autour d'une table garnie et on lit le Zohar jusqu'à une heure avancée de la nuit et, plus particulièrement, la Idra Zouta (la petite assemblée). Faisons, nous aussi, aujourd'hui lecture de ce texte. En voici la conclusion :

LE TEXTE DE LA IDRA ZOUTA.
"... Hessed entre dans le Saint des Saints ainsi qu'il est écrit : "car là, Yhwh a ordonné la bénédiction, la Vie jusqu'à l'éternité" (Psaume 133:3).
Rabbi 'Abba' dit : A peine la Lampe Sainte finissait de prononcer le mot "Vie" que ses paroles s'arrêtèrent. Moi, j'écrivais, et je pensais avoir encore à beaucoup écrire, mais je n'ai plus rien entendu. Je ne pouvais relever la tête car la lumière était grande et je ne pouvais rien voir. Soudain je fus saisi de tremblement en entendant une voix qui disait le verset : "Une longueur des jours, des années de vie et la paix te seront ajoutés" (Proverbes 3:2). J'entendis une seconde voix qui disait : "Il t'a demandé la vie, tu la lui as donnée, longueur de jours à jamais" (Psaumes 21:5). Toute cette journée, le feu ne se retira point de la maison ; personne ne pouvait s'en approcher, à cause de la lumière et du feu qui l'environnaient. Et j'étais étendu à terre, toute la journée, et je gémissais. Quand, le feu se fut retiré, je vis la Lampe Sainte, le Saint des Saints, partir de ce monde. Il s'était enveloppé, penché sur le côté droit et sa face souriait. Rabbi 'Elé'azar son fils se leva, lui prit les mains qu'il couvrit de baisers ; quant à moi, je léchais la poussière qui était à ses pieds. Les autres disciples avaient envie de pleurer et ne pouvaient parler. Finalement les larmes leur coulèrent des yeux et Elé'azar son fils tomba trois fois sans pouvoir ouvrir la bouche. Finalement celui-ci dit : "Père ! Père ! Il y avait trois ; ils sont réduits à l'unité". Maintenant, les animaux le pleureront, les oiseaux voleront pour aller s'engouffrer dans les trous des rochers de la mer immense et tous les disciples boiront du sang.
Rabbi Hiya' se dressa et dit : "Jusqu'à présent la Lampe Sainte nous protégeait. Aujourd'hui nous n'avons que le temps de nous occuper des derniers honneurs. Rabbi 'Ele'azar et Rabbi 'Abba' se levèrent. Ils le lavèrent avec des aromates : comment décrire le trouble des disciples. De toute la maison montaient des parfums. On le mit sur son lit et seuls Rabbi 'Ele'azar et Rabbi 'Abba' s'en occupaient. Les villageois de Tariquin et les chefs de Tsipori se disputaient. Les habitants de Méron criaient au sujet de l'enterrement car ils ne voulaient pas qu'il soit enterré chez les autres. Le lit fut sorti de la maison, mais il s'éleva dans les airs ; un feu le précédait et l'on entendit une voix proclamer :
"Montez assister, entrez et rassemblez-vous pour les Noces de Rabbi Chim'on que la paix vienne, et que celui qui a marché droit se repose dans son lit" (Isaïe 57:2).
Lorsqu'on l'introduisit dans la grotte, une voix s'y fit entendre : "Cet homme a fait trembler la terre ; il a fait trembler des royaumes" (I 14:16)
.... Heureux son sort dans le monde supérieur et dans le monde d'en bas : nombreux sont les trésors supérieurs qui lui sont réservés ; c'est de lui qu'il a été dit :
"Quant à toi, va vers la fin ; tu reposeras et tu te relèveras pour ta part, à la fin des jours" (Daniel 12:13)".

Explication :
La 'Idra' Zouta' (Petite assemblée) est la leçon de kabalah que Rabbi Chim'on Bar Yohay fait à ses élèves avant de mourir. Elle porte sur les dix Séphiroth - les émanations divines - et sur leurs relations. Le maître - la Lampe Sainte - arrive à l'explication des Séphiroth supérieures - au Saint des Saints - là où réside la véritable vie spirituelle. C'est alors qu'il s'éteint en prononçant le mot "Vie". Il faut voir là, bien sûr, une intention. La leçon du maître n'a pas été abstraite ; il vivait l'expérience mystique dernière qu'il était en train d'enseigner. Son corps s'éteint, mais en vérité, en s'arrêtant de vivre sur le mot "Vie", Rabbi Chim'on Bar Yohay entre dans la véritable éternité, dans la lumière (connaissance) et dans le feu (pureté radicale). Personne ne pouvait approcher la maison qui avait abrité un tel degré d'intelligence et de morale.
...que ses paroles s'arrêtèrent.
L'expression de Rabbi 'Ele'azar, le fils du maître, doit être comprise dans le contexte de la leçon faite par celui-ci avant de mourir. "Père ! Père ! Trois sont devenus un". Rabbi Chim'on Bar Yohay a expliqué à ses élèves, à la fin de sa leçon, les trois premières Séphiroth : Keter, Hokhmah et Binah.
Amulette avec le portrait de Rabbi Chim'on Bar Yohay - Jérusalem, 1829
Elles représentent dans l'arbre séphirotique, le domaine de la pensée. Lorsqu'elles sont unies, la connaissance véritable apparaît et on l'appelle Da'ath (connaissance intime). En effet, une volonté peut décider et agir selon d'autres voies que celles de la Hokhmah (sagesse). Ou encore, une connaissance intuitive peut refuser de se laisser éprouver par le raisonnement (Binah), ou, inversement, le raisonnement logique peut se dresser en critère de la vérité absolue ou oublier qu'il se fonde toujours sur une intuition préalable, indémontrée et indémontrable. (On l'appelle aujourd'hui axiome).
La Da'ath (connaissance) est l'union de l'intuition, du raisonnement et de la volonté. Il faut penser comme il faut, et vouloir sa pensée. Il en résulte que ces trois premières séphiroth sont en fait une seule et même séphirah : celle de Da'ath. Rabbi Chim'on Bar Yohay était arrivé à l'unité. "Il y en avait trois : ils sont réduits à l'UN", proclame son fils. Et lorsqu'un tel homme disparaît, animaux et êtres humains n'ont plus de signification ni d'aboutissement. Il fut enterré à Méron. Son fils repose également à côté de lui.

Mais en vérité, si son corps a été enterré, son esprit reste parmi nous. Ce ne sont pas seulement les Halakhistes (les décisionnaires) qui ont sauvé le judaïsme. Les Kabbalistes en ont fait autant : témoins, les Juifs espagnols qui sont allés s'installer, après l'expulsion d'Espagne en 1492, à Safed, à quelques kilomètres de Méron. Les kabbalistes ont même fait plus : ils ont redonné une âme à un cadre légal qui a souvent paru figé et étouffant : ce fut l'œuvre des Hassidim ! Les kabbalistes ont surtout sauvé le peuple juif et pas seulement le judaïsme : tous les mouvements messianiques en sont partis. "Cet homme a vraiment fait trembler la terre et les royaumes".

Les "Noces".
Sa mort ne peut avoir comme signification la séparation ou le divorce, mais l'unité et les Noces de l'homme avec le projet du créateur. Les prophètes l'avaient déjà répété dans leur symbolisme conjugal : l'époux d'Israël est Dieu Lui-même, un "Dieu jaloux" qui n'admet pas d'être trompé. Si la mort transforme la vie en destin, le destin de la Lampe Sainte a été magnifique de feu et de lumière, de pureté morale et de connaissance.

Le 18 Iyar (Lag Ba'omer) est une très belle pause dans cette longue période de deuil du 'Omer. Peut-être les kabbalistes ont-ils voulu nous proposer la voie de la transformation du deuil en joie. Peut-être également, la tradition juive en général a-t-elle voulu marquer ce jour de la sorte, afin de rappeler à l'homme juif que la catastrophe à son paroxysme peut déboucher sur la victoire, que l'expérience de l'échec et le sentiment de l'inachèvement ne doivent pas masquer la progression qui se fait implicitement, comme dans les douleurs de l'enfantement.
Il n'est pas indifférent de remarquer en effet, que dans cette longue période du 'Omer, dans ces quarante-neuf qui vont de Pessa'h à Chavou'oth, d'autres dates de deuil sont venues s'inscrire : le 27 Nissan, jour de la Shoah, (en souvenir des victimes du nazisme). Le 4 Iyar, jour des victimes de la Guerre d'Indépendance.
Mais d'autres Lag Ba'omer et d'autres "Noces" s'y sont également inscrits : le 5 Iyar, le jour de l'indépendance d'Israël et le 28 Iyar , la libération de Jérusalem. Les rebondissements heureux ou malheureux marquent la progression vers la libération spirituelle de Chavou'oth et sa révélation.

Armand ABECASSIS

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