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Coup d’oeil sur un pays vaincu
Chargé par le Gouvernement Français de contrôler la restitution des livres juifs volés en France et retrouvés en zone américaine, j’ai traversé au petit jour la frontière de Stiring-Wendel dans un wagon du P.L.M.
Dès l’abord, une constatation s’impose : Les Alliés ont fait du beau travail : On peut compter les maisons qui tiennent debout et la Capitale de la Grande-Hesse [Francfort] n’est plus qu’un énorme chantier de démolitions.
Ce qui reste, malgré tout, est occupé par les troupes et les bureaux du Military Government. Un demi-million d’Allemands vivent dans la ville.
Une autre particularité à signaler est relative à la tenue des habitants : L’armée occupante mène une vie autonome, ayant ses magasins, ses théâtres, ses autobus, etc.… Mais les employés sont des Allemands, cela doit sans doute permettre à l’administration d’avoir en mains les citoyens et citoyennes ennemis, qu’elle ne peut empêcher d’entrer en contact avec ses soldats, malgré la multiplication considérable des services auxiliaires féminins de l’armée d’occupation. Or, non seulement les employés, mais tous les Allemands avec qui l’on rentre en contact cherchent à vous rendre service avec une amabilité gênante….. Opportunisme qui ne dit rien qui vaille.
Le musée funéraire d’Offenbach
Le "Offenbach Archival Dépôt", fonctionne dans une annexe des I.G.Farben à 6 km de Francfort. Toute la zone américaine y a envoyé des documents de toute sorte : ouvrages imprimés ou manuscrits, photos, ornements du culte, correspondances officielles ou privées. Mais le fonds principal provient de l’ "Institut für Erforschung der Judenfrage" que Streicher avait installé à Francfort. Le dépôt dirigé par un capitaine américain, qui a quelques réminiscences de Yiddisch, fonctionne lui aussi avec un personnel exclusivement allemand. C’est dire que malgré la perfection de l’organisation technique, cartothèques, listes alphabétiques polycopiées, reproductions photographiques des éléments d’identification, les chances qu’ont les documents de rejoindre leur propriétaire sont assez réduites.
Qu’on en juge : les armoires sont pleines de centaines de "Sifrei-Torah", les uns en excellent état, d’autres salis, déchirés, mutilés ; certains arrachés au dernier moment à un autodafé qui n’a laissé subsister que quelques colonnes dentelées et brunies par le feu.
A côté dans des caisses, pêle-mêle, des Chôfaroth, des Méguiloth, des Mapoth, des tentures pour l’armoire sainte, des coussins brodés et des gobelets gravés pour les circoncisions avec mille autres antiquités hétéroclites, qui firent l’orgueil des communautés ancestrales et, dans le tas, des banderoles et des écharpes maçonniques.
Les livres, pour la plupart, des guemaroth, des ‘houmachim, des ouvrages sur le Judaïsme en toutes les langues, sont rangés par ville d’origine – quand on peut la déterminer. Et c’est tout le calvaire des juifs d’Europe au 20ème siècle qui revit sous mes yeux lorsque je parcours les rayons : Iekaterinoslav, Odessa, Riga, Vilno, Mir, Slobodka, Varsovie, Lodz, Cracovie, Vienne, Karlsruhe, Fulda, Amsterdam, Anvers, Paris, Salonique, et chacun des cachets, qu’on a réuni dans des albums, raconte l’histoire d’un Rov, d’un Kotzen, ou d’un humble Chamess, que le souffle de l’hitlérisme a balayés.
Mais ce qui est le plus émouvant, est d’examiner les manuscrits. Et non les plus précieux, comme ce recueil de lettres de Heine reliées en maroquin par la Baronne James de Rothschild, ni même ce gros cahier où Rav S.R. Hirsch a noté de jour en jour les éléments de ses futurs ouvrages, mais tout cet amoncellement d’écrits anonymes dont on tremble de violer l’intimité. Ce journal d’un voyage en Eretz où un brave juif allemand a noté en 1935 ses doutes et ses espoirs ; ce choix de prières et de supplications soigneusement calligraphiés par un Italien du XVIIIe siècle et conservé pieusement dans sa famille, ce carnet d’un libraire ambulant de 1900, où l’on sursaute de lire dans un coin une adresse bien connue ; Cet essai sans doute inédit sur la réforme du Judaïsme, voisinant avec une traduction en allemand, avec commentaires du Livre de Daniel, offert par un fils à son père pour son anniversaire, ces paquets de lettres d’affaires ou de famille, ces adresses de sympathie à Léon Blum ou au Capitaine Dreyfus, ces cahiers d’écriture indéchiffrable d’un Hêder ; cette liste des membres d’une association juive de Francfort. Chaque pièce de ce Musée est un trésor, mais qui, sans doute, ne vaut plus que pour l’historien, car le voleur du manuscrit a assassiné l’écrivain.
Une enclave juive en terre allemande
![]() Vue du camp de personnes déplacées de Zeilsheim |
![]() L'entré du camp de Zeilsheim pendant la campagne électorale pour le Congrès sioniste. Sur la banderole : "Bienvenue à David Ben Gourion" (qui est venu visiter le camp en 1946). Sur les deux colonnes : le portrait de Zeev Jabotinsky - potographie de Robinson Foto, Zeilsheim Source : Archives du Beith Lohamei Haghetaoth ![]() Manifestation des réfugiés du camp de Zeilsheim, contre les restrictions à l'immigration juive en Palestine mandataire : "Nous exigeons la cessation de la terreur anglaise en Palestine". Photo : E.M. Robin - Source : United States Holocaust Memorial Museum, courtesy of Alice Lev |
A Francfort pas plus qu’à Offenbach, on ne peut manger "Cacher", ni en semaine, prier avec Minyan. Il faut pour tout cela aller à Zeilsheim (1) à une dizaine de kilomètres à l’ouest. Je m’imaginais trouver là-bas un kiboutz, une Hakhchara, en réalité, c’est une ville juive.
Elle compte en ce moment 3600 habitants libérés des KZ (camps de concentration) ou échappés de Pologne. Ils logent chez les ouvriers de I.G.Farben, obligés de céder à ces juifs la meilleure partie de leur maison ; ils sont nourris exclusivement par l’UNRRA (2) qui assure l’administration de la colonie, en ce qui concerne les fournitures et les relations avec les autorités. Pour tout le reste les Juifs sont autonomes, et le Directeur américain a bien compris qu’ils tiennent à leur liberté.
La vie publique a son forum, imposant à la vérité. C’est un ancien camp de prisonniers russes dont les baraques en briques se suivent sur un territoire d’environ un hectare. Une entrée monumentale sur la grand’route porte les traces d’une récente visite de Ben-Gourion. Les deux premiers bâtiments sont de vraies maisons le premier abrite la police, la police juive bien entendu, sans la protection de laquelle aucun schupo ni même aucun M.P. ne saurait pénétrer impunément dans l’enceinte, et le second est le "Children Center", où se trouve une école, qui ne vaut pas dit-on celle de Bergen-Belsen. L’on passe devant le secrétariat des divers partis (révisionnistes, sionistes, Agouda, partisans polonais, etc. ) qui ont, pour la plupart, dans la ville leurs kevoutsoth particulières, de l’ORT, de l’Agence Juive et de l’UNRRA, devant les bureaux du comité élu, l’infirmerie, la section de médecine dentaire, le salon de coiffure ; plus loin ce sont les écoles professionnelles, la bibliothèque et la salle de lecture et d’auditions, la "Redakcje" du journal du camp – dont le Yiddish écrit en caractères romains selon l’orthographe polonaise étonne ceux qui sont habitués à considérer le "mameloszen" comme une branche de l’Allemand, à l’une des extrémités, une cantine, les magasins, le garage, de l’autre le Mikvé et une magnifique synagogue, construite d’après les plans des architectes de l’agglomération, selon les conceptions les plus vastes et avec le goût le plus sûr.
Au milieu, sur un terre-plein, entre un drapeau américain et une bannière aux couleurs juives, un monument en briques rouges, surmonté du Maguen David, dont les plaques de bronze rappellent en hébreu, en anglais et en allemand, le souvenir de six millions de juifs victimes de l’hitlérisme, dont les habitants du camp se proclament fièrement en tant que "Cheerith Hapeleito" les héritiers et les vengeurs.
Le juge et sa fille
C’est le juge qui m’a montré tout cela, et il a joui de ma surprise lorsqu’il m’a désigné du doigt la prison. L’on n’a pas, ici, hélas, la ressource de croire que les cellules ne sont jamais, sinon à tort, occupées par des juifs.
"Je suis ici seulement depuis quelques semaines ajoute-t-il. J’avais déjà rempli la même fonction à Belsen, mais j’ai été récemment appelé ici par la direction du camp. Il y a bien un Tribunal Rabbinique, mais l’on préfère pour la plupart des cas un jugement civil. Et, je vous assure que je ne chôme pas."
Dans son appartement à l’orée de la campagne, je suis reçu par sa petite fille de dix ans qui remplace sa mère et sa grande sœur parties en voyage. Elle s’exprime dans un Yiddish irréprochable :
Et pour accentuer sa volonté de se fondre à son peuple, de perpétuer en lui l’expérience des camps d’extermination, il me raconte que de jeunes camarades qui se sont mariés en Eretz Israël ont écrit à leurs amis de Zeilsheim : "Epousez qui vous voudrez, mais pour l’amour du ciel, ne prenez pas une femme qui n’ait pas été en camp. Nous vivons dans un autre monde".
La petite Devorah a de grands yeux noirs, un beau sourire de grande personne, et son numéro tatoué sur l’avant-bras. Elle parle une bonne moitié de langue de l’Europe. Je lui demande quel endroit elle préfère de tous ceux où elle a vécu : Amsterdam, Bucarest, Francfort ? ….
"Prague, dit-elle"
Impossible de savoir pourquoi elle aime tant cette ville où elle n’a séjourné qu’en Hôpital. Car, elle est aussi secrète qu’une jeune fille.
"Je reprochais aux gens de Pologne, reprend le père, de parler le polonais, cette langue de chiens, ils m’ont dit : "Vous parlez bien l’Allemand ; depuis ce moment, je m’efforce de ne plus parler que le Yiddish".
Données économiques du camp
Le Grand Espoir
Autant la vitalité de ces hommes est puissante, autant leur résistance nerveuse est à bout. Ils ne vivent plus que de cette idée, partir, monter en ERETZ. Chacun de leur geste est dirigé par cette pensée. Quand ils se font faire un costume, ils pensent qu’il fera plus chaud là-bas. Quand ils concluent une affaire entre eux, ils évitent souvent d’être trop durs, pour ne pas gâcher la joie du départ prochain. Quand le journal paraît, on n’y lit qu’une rubrique : les pourparlers pour l’Alya.
Dans ce même espoir communient le Rov et sa Yechiva, les partisans polonais, les enfants du Children Center, les élèves de l’ORT, les riches et les pauvres, les jeunes et les vieux. C’est le seul fil qui rattache ces parias à l’humanité.
Oui, ces parias avec leur pelisses de fourrures, leurs bagues leurs dollars, leurs autos, leurs voyages, ils luttent devant ce seuil sacré qu’ils se sont juré de franchir tous ensemble. Je n’ai pas de pitié pour les Allemands qu’ils ne dévalisent seulement pas assez, ceux-là ont derrière eux leur terre, engraissée de notre sang. Mais le spectacle de ces flots d’or rappelle affreusement combien ce bien-être est artificiel, sans base, fragile. Parmi ces libérés d’Auschwitz, combien ont dû fuir encore une fois en abandonnant tous leurs biens solides, devant les meurtriers polonais.
Il nous faut un pays : Le nôtre. Alors il suffira d’une génération pour faire de cette horde de spéculateurs désunis, un peuple cultivé et unanime d’agriculteurs et d’ouvriers.
Pour le moment, il ne nous faut ni des hardes, ni des sucreries, ni des jouets, tout cela nous nous le procurons mieux que vous. Il ne nous faut pas d’encouragements ou de discours, nous sommes saturés de mots. Il nous faut des maîtres, de bons maîtres, qui viennent vivre parmi nous ; qui enseignent aux enfants une Torah d’harmonie et de justice sans affadir la couleur d’un monde que nos plus jeunes connaissent déjà, et qui donnent aux adultes l’exemple sans commentaire d’une vie d’équilibre et de labeur. Le "Ohel-Sara" de Belsen est un splendide centre d’éducation. Que les jeunes maîtres des pays plus ou moins épargnés se mettent pour un ou deux ans à la disposition de la Cheerit Hapeleita et tâchent de donner leur part à la réédification du Judaïsme traditionnel. C’est tout ce que nous demandons, c’est beaucoup sans doute, mais nous y avons droit.
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