A la veille de Pourim

L'auteur de ce texte est inconnu ; il a sans doute été rédigé au lendemain de la Shoah. Nous avons décider de le publier malgré son anonymat, car le ton et le contenu du texte sont en résonnance avec les événements contemporains (2023-26).


La fete de Pourim des enfants polonais réfugiés à Schirmeck en 1947
Vous qui, ce soir, venez remplir les Synagogues pour répondre à une tradition respectée, arrêtez vous un instant et avant de vous laisser bercer par la mélopée de l'officiant chantonnant l'histoire d'Esther, relisez rapidement, avec vos yeux d'adulte le récit que nous laissèrent les protagonistes d'un drame que nous avons revécu et que nous vivons plus que jamais, nous juifs de la diaspora. N'avons nous pas senti il y a quelques semaines à peine, le souffle d'un monstre que nous croyions écrasé à jamais, empester à nouveau l'atmosphère du monde ; n'entendons nous pas, quotidiennement les arguments d'Aman retentir partout où nous vivons ? mêlant à des bribes de vérité des monceaux de mensonges atroces - en digne émule de Goebbels -, et pour prôner une attitude de tolérance méfiante, premier pas vers une politique de discriminations qui se termine dans les fumiers du génocide.

Aman reprochait à Israël un particularisme qu'il jugeait dangereux pour l'unité de l'empire perse, se fondant sur la fidélité de nos pères à la loi, il dénonçait la double allégeance comme dangereuse pour l'empire et en conséquence prétendait la supprimer en supprimant les juifs.

Est-ce la fidélité au patrimoine juif que l'on nous reproche de nos jours, pour arriver cependant aux conclusions d'Aman ? Est-il fidélité plus grande que celle que les juifs de la Diaspora, de Mardochée à Trumpeldor, de Hasdaï Ibn Chapprout à Léon Blum, ont de tout temps témoigné au pays de leur naissance, sans renier pour cela leur appartenance, au judaïsme ? Mais Aman était un passionnel et son amour propre blessé comptait davantage pour lui que l'intérêt du pays dont il était le premier ministre. Peu importe aux Amans de tous les temps les statistiques et les preuves. Leur démontrerait-on que les juifs sont un besoin vital pour l'économie de leur pays : il faut qu'ils disparaissent.

Dorquemada a-t-il tenu compte du rôle joué par les Juifs en Espagne lorsqu'il les condamna à l'exil, l'année même où l'un d'eux accompagnait dans la découverte du nouveau monde Christophe Colomb, dont l'origine aryenne eut été peut-être rejetée par les éthnologues nazis de notre temps.

Aman trouvait facilement des acolytes. Il suffisait de promettre les biens des victimes à leurs assassins : le paysan contre le voisin juif dont il convoite le champ, le commerçant qui cherche à se débarrasser du concurrent. Mais comme il est pénible d'avouer que des motifs futiles sont la cause d'un ostracisme ou d'un massacre, on trouve une idéologie qui ne convainc que des convaincus. On hait d'abord, comme les frères de Joseph dans 1a Genèse, on jalouse ensuite cherchant à justifier ce qui n'est pas justifiable sur le plan de l'éthique.

Devant le danger qui les menace, face aux regards qui se glacent, aux sourires qui se fanent sur les lèvres, les Juifs sentent leur horizon social se rétrécir de jour en jour, que dis-je, d'instant en instant. Les uns ne comprennent pas le sens de cette hostilité : n'ont-ils pas participé aux agapes aux banquets de leurs concitoyens ? Ne sont-ils pas les premiers à crier avec eux "haro" sur l'étranger, sur l'exotique, le métèque. Ne signent-ils pas les pétitions les plus chauvines et leurs noms ne figurent-ils pas sur les listes de quête des extrémistes de tout bord ? Ils sont Juifs ? Est-ce leur faute ? On pourrait tout autant leur reprocher leurs cheveux roux ou leur myopie. Ils sombrent alors dans le désespoir, ou une haine sourde gronde en eux contre ces Juifs qu'ils méprisent et auxquels on veut les assimiler. Mais parfois aussi, cette étiquette que l'on veut leur accoler, ils cherchent à en saisir le sens et la Communauté juive accueille alors des fils prodigues, revenus dans le sein de leur vraie famille.

Mais l'explosion de haine anti-juive ne touche pas que des Juifs périphériques. Beaucoup d'entre eux, conscients de leur spécificité juive, savent que les Amans les choisissent comme premières - je dis bien comme premières et non uniques - victimes, car le Juif, esclave de D. se refuse à être l'esclave soumis d'un homme quelqu'il soit. Il ne peut accepter la discrimination d'un être humain, car il y voit une atteinte à D. d'abord, à la liberté de l'homme ensuite. Un Mardochée ne peut ployer le genou devant son adversaire, car il sauverait peut-être par là sa vie, mais il y tuerait son âme.

Pour un Mardochée et pour tous ceux qui se réclament de lui, la menace de la persécution est comme un signal d'alarme. Jamais cette menace ne survient lorsqu'Israël est en éveil, lorsque les enfants d'Israël sont dignes de leurs ancêtres. Non, Mardochée est moins responsable de la haine d'Aman que tous ses coreligionnaires et crypto-juifs, qui pour ne pas faire de "Richess" ont mangé aux banquets d'Assuérus. Ce n'est pas le Juif barbu à papillotes qui crée l'antisémitisme, ne vous en déplaise, mais celui qui croit cacher son judaïsme en vivant "comme les autres".

N'empêche que la menace d'Aman pèse sur tous, Juifs orthodoxes et Israélites périphériques. Et le "Herr Doktor Marduk, Persicher Bürger Mosaïschen Glaubens" n'est aux yeux du S.S. Parchandata, fils d'Aman, qu'un vulgaire juif, semblable à l'étranger "Moché bar Israël" fraichement immigré à Suse. Et le miracle se produit. Ce que des générations vivant dans la paix n'ont pu réaliser, Aman l'obtient : Israël, uni dans le jeûne, crie vers D. : hommes de cour et mendiants, riches et pauvres, ignares et savants se retrouvent, comme les quatre plantes de Souccot, pour former un seul faisceau. Et contre ce faisceau, Aman reste impuissant. Lorsque l'union se crée, D. même ferme les yeux sur les défauts des uns et des autres et juge Israël comme un tout.

"Veamekh koullam Tsadiqim", "Israël , collectivement,est Juste", lors même que des individus s'écartent du Tsèdeq et de la Loi.

Les sorts que jeta Aman, et qui devaient marquer la fin d'Israël, continuent de rouler. Au lieu de s'arrêter à l'arrêt de mort, ils roulent plus loin et entraînent dans leur mouvement l'orgueilleux adversaire qui lutte contre Israël, mais aussi contre le D. d'Israël. Le13 Adar, date fixée pour la fin, sera le jour où les Juifs, dans le jeûne évoqueront le sauvetage et Pourim, dans la joie délirante, évoquera aussi l'union et l'unité du peuple dans le danger, sa sollicitude et sa fraternité dans la fête. Mais nous célébrons toujours la Libération par des réjouissances communes que ce soit sous Assuérus ou sous Hitler.

Qui donc oublie de lire la Meguilla d'Esther la nuit ? Quand la souffrance, le danger, la menace obscurcissent notre horizon, nous évoquons le passé, nous cherchons à comprendre sa leçon, à utiliser l'expérience d'autrefois.

Mais il ne suffit pas de lire la Meguilla le soir, la nuit. Il faut la relire, oh! la relire tant et plus le jour. Lorsque l'ombre a disparu et qu'à nouveau nous avons tendance à oublier les persécutions, les blessures à peine cicatrisées, alors le livre d'Esther s'impose à nous. Nous nous défendons souvent contre lui, nous voulons l'ignorer, l'oublier, car il pourrait nous donner mauvaise conscience.

Relisons alors la Meguilla, Car le leçon qu'elle nous lègue, nous permettrait, à nous Juifs de la Diaspora de Suse ou de Tsarfat, de Sefarad ou d'Achkenaz, d'éviter que ne se renouvelle l'histoire de Mardochée et d'Esther, ce que firent les Juifs de Suse lors de la menace d'Aman, dans le jeûne et l'imploration, ils acceptèrent de l'accomplir dans la joie de l'évocation de Pourim : se réunir pour lire, commenter l'histoire ... mais aussi se réunir pour mettre en commun foi et espérance, afin de dresser un bastion d'airain contre tous les Amans du monde.

Peut-être vous trouverez décousues ces réflexions à la veille de Pourim. Alors, ouvrez votre Meguilla, et transposez l'histoire de jadis à notre époque. Vous verrez alors pourquoi la tradition juive attribue à la "petite fête" de Pourim une valeur exceptionnelle. Car elle est la Meguilla de la Diaspora et son message est aussi valable aujourd'hui après la persécution du 20° siècle que lors de sa rédaction il y a 2 500 ans.


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