Conte de Chavouoth
Rabbin Jacquot Grunewald

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Monsieur Blum était las et abattu. On disait de lui pourtant, que c’était le plus jovial et le plus gai de tous les ‘hazonim de France et de Navarre, et les mauvaises langues prétendaient même, qu’il chantait les Sionides (1) sur un air de Sim’has-Tauro et qu’il possédait un répertoire remarquable de marches teutonnes pour les Ovinou-malkénou, mais en cette veille de Chevuess, en cette troisième année de guerre (2), Monsieur Blum était découragé.

Bien sûr, à Pessa’h déjà, le bruit avait couru que les Allemands voulaient profiter de cette solennité pour arrêter, à la synagogue, tous les Juifs de la bourgade. Mais tant de rumeurs circulaient, et tant de fausses nouvelles d’un balcon à l’autre et d’une commère à une autre, que notre ‘hazen n’avait pas voulu renoncer à célébrer les offices de Pessa’h, et les quelque vingt israélites qui habitaient encore là, plus ou moins officiellement, avaient assisté à tous les services, et c’était lui, Monsieur Blum, qui les avait entièrement assurés "Cha’hriss, Cha’hriss, Moussef et même la Kriass-hatauro !" et comme tous ces malheureux avaient senti le réconfort de D. dans leur souffrance et leurs angoisses… Aussi Monsieur Blum s’était-il bien promis que quoi qu’il arrivât, on se réunirait de nouveau dans la synagogue pour Chavouoth.

Synagogue fleurie pour la fête de Chavouoth (Prague, 2018)

Au fur et à mesure que s’était déroulé le compte de l’Omer, il avait imaginé l’éclat et la splendeur avec laquelle il officierait à cette occasion : toute la schule serait pleine de fleurs, de palmes et de figuiers, et l’on couperait les branches des arbustes qui poussaient dans le petit jardin du temple pour en parer les pupitres – ça c’était une bonne idée ! – et il chanterait si bien, avec tant de k’wono et tant de force, que D. écouterait certainement ses prières et celles de la communauté.

Et voilà que tout était parti : plus d’offices, plus de palmes, plus de fleurs… plus rien. Un ami – un vrai, un sûr – (il travaillait à la sous-préfecture) était venu avertir Monsieur Blum "que les Fritz projetaient au cours d’une rafle à la synagogue de déporter tous les Juifs".
"C’est comme au moyen-âge, confia Monsieur Blum à son ami : Rabbénou Tam, un petit-fils du grand Rachi, fut lui aussi gravement molesté, et les communautés juives de la Champagne et du bord du Rhin avaient été mises à sac et à feu pendant la "Fête des Semaines".
"C’est honteux, continuait-il en frappant du poing, une si jolie fête avec des airs tellement… tellement… tenez, rien que le Hau-au-au dou ladoshem ki tauv"...
Mais l’ami – le vrai, le sûr – toussota en fixant avec inquiétude la fenêtre entr’ouverte d’où s’égrenaient les grondements liturgiques… et Monsieur Blum, en grommelant, arrêta son chant.
"Vous ne pouvez pas comprendre la ‘hazonous vous, vous êtres un goï ! Mais tenez ! juste la Fête des Semaines… alors qu’on décore la schule – la synagogue comme on dit ici – de plantes vertes et de fleurs jusque dans les galeries des dames et sur l’Al-Memor…"
L’ami – le vrai, le sûr – prit alors, résigné et patient, une chaise sur laquelle il s’assit, et laissa Monsieur Blum parler longtemps, longtemps, longtemps.

Le lendemain, après avoir rangé talith et tefilîn en poussant de gros soupirs, M. Blum compta encore une fois sur les doigts de la main. Avait-il prévenu tout le monde ? "Monsieur Kahn, la vieille Lévy – la femme de l’ancien Parness – Monsieur Créhange, Mélanie… quand tout-à-coup la porte s’ouvrit.
"Salut le Grand-Prêtre !" c’est en ces termes, trop familiers à coup sûr, mais empreints d’une affection forgée par dix années de cordial voisinage, que le fleuriste de la bourgade salua notre ‘hazan. "Alors, on la décore cette synagogue ?"
C’était lui que Monsieur Blum avait oublié de prévenir. Depuis Pessa’h il allait le voir tous les jours pour lui recommander de bien soigner ses plants, et lui rappeler la date de la veille de Chavouoth, et combien de fleurs il voulait, et pourquoi, et comment… Par la fenêtre, le "Grand-Prêtre" voyait maintenant la camionnette pleine de plantes vertes et de bouquets, et Jean, le jeune fils du jardinier-fleuriste, brandir joyeusement une gerbe de marguerites en guise de bonjour.

Le visiteur fut consterné d’apprendre la triste nouvelle : "Ben ça alors, ben ça alors, et moi qui demain, suis obligé de fermer la boutique pour leur décorer leur salle de bal parce qu’un général doit passer ici. Ils m’ont demandé des guirlandes de fleurs et des lampions, tout juste s’ils ne veulent pas de baobabs. Mais j’irai pas, comme ça ils verront et…"
"Si, vous irez, l’interrompit M. Blum en lui lançant une vigoureuse tape sur les épaules. Mais vous vous rendez compte ? Vous êtes un type formidable !"

Et au jardinier ébahi, le "Grand-Prêtre" exposa son plan : puisque lui, le fleuriste, devait le lendemain fermer son magasin afin de poser fleurs et guirlandes dans la salle des fêtes de la mairie, et puisque les Juifs ne pouvaient se rendre à la synagogue, eh bien ils iraient tout simplement chez le fleuriste. Peut-on rêver plus beau, en l’honneur de la Fête des Semaines, qu’un magasin de fleurs pour y réciter les prières ? Le rideau de fer sera baissé, les Juifs discrètement prévenus, et lui-même, M. Blum, s’engageait à ne pas chanter trop fort…

Restait une difficulté : comment allait-on faire la Kriass-hatauro ? Et le grand prêtre expliqua à son interlocuteur qu’il fallait absolument retirer de la synagogue l’un des rouleaux de parchemin qui y étaient entreposés dans la grande armoire. "Un office sans Kriass-hatauro c’est pas possible". Mais comment procéder sans attirer l’attention des Allemands ?
Ce fut le fleuriste "maintenant que je suis président de votre communauté" fit-il remarquer avec un gros rire, qui trouva la réponse : "Je vais aller les voir et leur dire, que s’ils veulent que je décore leur salle, ils doivent me réquisitionner le houx qui pousse dans le jardin de la synagogue… Ils vont être tout heureux de vous embêter et d’avoir vos arbustes à leur bal, mais moi, avec le fiston, on va aller entourer le rouleau de branches vertes et de houx, comme une gerbe de fleurs, et ni vu ni connu, vous serez caché dans la camionnette, on vous apporte votre Bible toute fleurie, et vous la transportez à… la nouvelle synagogue."

Ainsi fut fait. Les Allemands s’étonnèrent bien un peu que leur salle fut si peu garnie de fleurs et que le jardinier ait eu besoin de toute une journée pour arriver à un si maigre résultat ; "Ach ! ces Français, aucun sens de l’organisation !"
Quant à M. Blum, il raconte chaque année à Chavouoth, comment en cette troisième année de la guerre, il avait officié à Chevuess dans un magasin de fleurs à la barbe des Allemands. Et partout, en bas, en haut, devant, derrière, il y avait des roses et des marguerites, et des palmes et des figuiers, et même deux orchidées sur la table ! Et ce jour-là il avait chanté un Hau-au-au dou ladoshem ki tauv qui était tellement… tellement…
Et les fidèles de la nouvelle synagogue, comme tous les ans à la même époque, écoutent attendris leur vieux Monsieur Blum parler longtemps, longtemps, longtemps.

Note :
  1. Sionides : élégies (qinoth) composées par Yehuda Halevi pour les offices de Tish'a beav. Eles sont nommées ainsi parce qu'elles commencent toutes par les mots "A Sion". Retour au texte.
  2. Il s'agit de la deuxième guerre mondiale. Retour au texte.

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